Blind Guardian et l’œuvre du créateur

S’il y a un groupe qui a su exploiter avec brio la dimension « symphonique » dans un contexte heavy metal, c’est bien Blind Guardian. Associée à des structures progressives complexes, elle leur a permis d’accoucher de certaines des pièces les plus épiques du genre (le monumental « And Then There Was Silence » déjà en 2002, « Sacred Worlds », « Wheel Of Time » ou « Grand Parade » plus récemment), jusqu’à aboutir au paroxysme de la démarche avec un Legacy Of The Dark Lands purement orchestral qui aura nécessité environ vingt ans de travail. Sorti en 2019, il aura aussi marqué la fin d’une ère : il s’agissait désormais pour Blind Guardian de voguer vers de nouveaux horizons, quitte à regarder dans le rétroviseur et à renouer en partie avec l’esthétique plus directe et speed metal d’albums tels que Somewhere Far Beyond et Imaginations From The Other Side – dont le groupe vient justement de célébrer, respectivement, les trente et vingt-cinq ans.

Ceci nous amène aujourd’hui au nouvel album The God Machine, avec lequel Blind Guardian donne l’étrange impression d’avoir rajeuni. Pourtant, il n’en capitalise pas moins sur l’expérience acquise et fait preuve de maturité pour proposer des compositions fraîches qui s’inscrivent dans leur époque. Nous avons échangé avec le chanteur Hansi Kürsch et les guitaristes André Olbrich et Marcus Siepen afin de discuter de tout cela, mais aussi de thématiques qui reposent sur diverses œuvres servant de base de réflexion sur la spiritualité, le décès d’un proche ou l’univers.

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« Cet album est un peu une réinitialisation ou un redémarrage après avoir évolué vers une musique de plus en plus grandiose et épique. C’est quelque chose que j’aime dans notre musique, mais de façon générale, j’aime aussi les changements. »

Radio Metal : La nouvelle directive pour The God Machine, c’était : « Moins d’orchestrations, plus de punch. » En effet, l’album donne un coup de jeune à Blind Quardian : des chansons comme « Deliver Us From Evil », « Damnation », « Architects Of Doom » ou « Blood Of The Elves » rappellent clairement l’époque d’albums tels que Somewhere Far Beyond et Imaginations From The Other Side. Cet album a-t-il été une cure de jouvence pour vous ?

Marcus Siepen (guitare) : Selon moi, le fait d’enfin finir l’album orchestral a mené à ça. Nous avons mis une éternité à travailler sur l’album orchestral. L’idée originelle est née au milieu des années 90 et quand nous l’avons enfin sorti, je pense que ça nous a ouvert les yeux à nouveau sur l’autre facette du groupe. Nous avons voulu faire quelque chose où tous les quatre, nous étions clairement le centre de l’attention sans rien pour nous faire de l’ombre, car quand on met un orchestre dans une chanson, celui-ci a besoin de beaucoup d’espace dans la musique, ce qui implique que le groupe doit se mettre en retrait pour lui laisser cet espace. Nous ne voulions pas faire ça avec cet album. Nous voulions que les auditeurs se focalisent principalement sur le groupe.

André Olbrich (guitare) : Oui, je pense que c’est arrivé très naturellement après avoir travaillé pendant autant de temps sur Legacy Of The Dark Lands et tous ces arrangements vraiment épiques. Nous avions envie de revenir à du vrai speed metal, avec de super parties de guitare. En tout cas, c’était mon approche : j’ai pris la guitare après ne pas avoir pu en jouer pendant longtemps [rires]. J’ai essayé des riffs et j’ai rassemblé des idées, et il en a résulté des morceaux plus rapides et brutaux. Nous sommes un groupe qui essaye toujours de faire quelque chose de très différent de notre œuvre précédente. Après avoir composé deux ou trois chansons, on pouvait déjà voir un fil rouge se dessiner, celui du retour au speed metal. Je ne qualifierais pas complètement ce nouvel album de vieille école, car on y trouve également quelques nouveaux éléments et plein de parties innovantes. Je dirais que nous avons pris l’énergie des racines de Blind Guardian et nous avons fait des chansons de speed metal mélodiques qui collent à notre époque, en 2022.

Hansi Kürsch (chant) : Il y a eu une décision claire très tôt durant la production voire de la phase de composition de partir dans une direction naturelle. Les deux premières chansons sur lesquelles nous avons travaillé étaient « Secrets Of The American Gods » et « Architects Of Doom ». Elles font partie des chansons plus complexes de l’album. Donc nous nous sommes de plus en plus libérés de l’état d’esprit orchestral au fur et à mesure du processus.

Marcus : Nous avons travaillé sur trois, quatre ou cinq autres chansons que nous n’avons pas mises dans l’album. Nous avons passé quelques répétitions à jouer avec elles, mais nous trouvions qu’elles n’allaient pas avec les autres chansons que nous avions sélectionnées pour l’album. Ça aurait cassé la cohérence de l’album. C’est pourquoi nous avons décidé de ne pas les utiliser maintenant et de revenir dessus plus tard pour voir quoi faire avec. Ça n’aurait pas été les bonnes chansons pour cet album, nous voulions un album qui se tient dans cette orientation musicale.

Vous dites donc que cet album est une réaction à Legacy Of The Dark Lands ? Voyez-vous ces deux albums un peu comme les deux extrémités du spectre de Blind Guardian ?

Hansi : La finalisation de Legacy Of The Dark Lands nous a certainement ouvert la porte pour trouver des nouveaux sons rafraîchissants sur ces morceaux que nous avons créés après, mais l’album orchestral a été composé sur pratiquement plus de vingt ans. Même si une bonne partie des chansons ont été composées à la fin des années 90 et au début du vingt et unième siècle, c’était quelque chose que nous avions constamment à l’esprit et elles ont assurément eu un impact sur At The Edge Of Time et Beyond The Red Mirror, mais avec ce nouvel album, nous sentions qu’une nouvelle ère était en train de démarrer. Nous y sommes allés en freestyle, pour ainsi dire. Il n’y avait plus de limites, ni de chaînes après avoir accompli Legacy Of The Dark Lands, qui a pris le temps qu’il a pris, c’est-à-dire plus que nous l’avions prévu quand nous l’avons initié en 1996. Si tu nous avais posé la question à l’époque, nous aurions dit : « L’album sortira en 2002 ou 2003 », mais ça montre à quel point la musique était complexe. Evidemment, notre esprit était tourné durant tout ce temps dans cette direction, alors que maintenant nous sommes libérés, pour ainsi dire. Nous pouvons faire tout ce que nous voulons et je crois que c’était une motivation pour nous pour faire des chansons aussi rafraîchissantes.

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« Nous essayons toujours de donner une grande profondeur à notre musique et de créer les émotions que nous pensons être les bonnes pour le moment donné. Pour moi, la période actuelle est très dure et sombre. Je pense que The God Machine couvre ce sentiment. »

Marcus : Cet album est un peu une réinitialisation ou un redémarrage après avoir évolué vers une musique de plus en plus grandiose et épique. C’est quelque chose que j’aime dans notre musique, mais de façon générale, j’aime aussi les changements. Je n’ai pas envie de sortir vingt fois Battalions Of Fear, tout comme je n’ai pas envie de sortir un autre Nightfall ou un autre A Night At The Opera. Tous les albums que nous avons faits jusqu’à présent font partie de notre histoire. Je les aime tous, mais nous les avons déjà faits. Je ne veux pas les refaire. Je veux aller de l’avant et essayer autre chose. C’est important de ne pas se répéter car je trouve ça ennuyeux. Evidemment, il y a des groupes dont les gens disent qu’ils font constamment la même chose. C’est leurs chansons. Si ça fonctionne, que le groupe est content comme ça et que les fans sont contents, qui suis-je pour juger ? Ça ne pose aucun problème. Ce n’est juste pas ce que je veux faire. Donc après avoir développé notre côté épique, c’était maintenant le moment de faire une remise à zéro plus metal, plus directe.

Au final, on dirait que paradoxalement, les expérimentations orchestrales vous ont renforcés en tant que groupe de metal…

Peut-être. Evidemment, nous nous reposions sur des aides pour les parties orchestrales et je pense que c’était une expérience très importante pour nous, car ce n’est évidemment pas quelque chose qu’on fait du jour au lendemain. Le fait de revisiter Somewhere Far Beyond m’a fait réaliser que la première chanson plus ou moins orchestrale que nous ayons faite était « Theatre Of Pain ». J’avais complètement oublié. Dans mon esprit, c’était toujours « A Dark Passage » ou quelque chose de l’album Nightfall, mais non, ça a commencé plus tôt. Ça fait partie de notre son. De ce point de vue, nous avons toujours expérimenté avec ça. Ça a pris de plus en plus d’ampleur à un moment donné, pour aboutir à l’album orchestral en tant que point culminant, mais peut-être que ça nous a maintenant réaffirmés en tant que groupe de metal avec cet album pour prouver que nous pouvions toujours faire ça.

D’un autre côté, vous faites de la musique pour vous et pas pour imaginer ce que les gens pourraient attendre.

Non, car ça ne marche pas. On ne peut pas plaire à tous. Surtout un groupe comme nous qui a plein de facettes différentes : est-ce qu’on cherche à plaire aux fans de Battalions Of Feat ? Est-ce qu’on cherche à plaire aux fans de A Night At The Opera ? Est-ce qu’on cherche à plaire aux fans de Legacy Of The Dark Lands ? A qui cherche-t-on à plaire ? Car peu importe sur quelle frange de fans nous nous focaliserions, nous contrarierions tous les autres. Ça ne peut pas marcher et ça ne m’intéresse pas de plaire à tout le monde. Je veux plaire à moi-même. Quand je prends une guitare, je veux jouer quelque chose qui me plaît et qui, j’espère, plaira aux trois autres gars. Si nous nous mettons d’accord sur quelque chose, ça devient une chanson de Blind Guardian.

Hansi, tu disais qu’il n’y avait « plus de limites, ni de chaînes ». Est-ce que ça veut dire que vous en aviez avant, malgré la tournure plus progressive et complexe de la musique ces dix à quinze dernières années ?

André : Non, pas en ce sens. Nous avons toujours été parfaitement libres quand nous composons et il n’y a aucune limite, nous faisons ce que nous voulons faire à un moment donné. Je pense que la musique doit toujours coller à son époque, mais le feeling, surtout ces dernières années, avec le contexte et ce qui se passe dans le monde, a tellement changé que la musique doit elle-même être différente. C’est ce que je pense. Les dernières compositions, en particulier, s’ajustaient probablement déjà à ce type de sentiment différent qu’on a dans notre vie en général et nous sommes des personnes qui essayons de tout refléter. Nous essayons toujours de donner une grande profondeur à notre musique et de créer les émotions que nous pensons être les bonnes pour le moment donné. Pour moi, la période actuelle est très dure et sombre. Je pense que The God Machine couvre ce sentiment également. C’était très naturel. Ça n’avait rien à voir avec le fait d’avoir une certaine disposition dans sa tête : « On peut faire ci » ou « On peut faire ça ». Ça reflète et exprime simplement ce que nous ressentions à ce moment-là.

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« Je n’ai pas l’impression que nous soyons à un moment de notre carrière où nous sommes sur le point de nous répéter ou de devoir copier quelque chose que nous avons fait par le passé. »

Hansi : Je maintiendrais quand même qu’At The Edge Of Time et Beyond The Red Mirror en particulier étaient liés à Legacy Of The Dark Lands. Peu importe sous quel angle on regarde ça, quand on travaille sur des morceaux orchestraux, ça reste quoi qu’il arrive dans notre esprit, donc ça influe sur notre humeur durant la composition. En conséquence, la musique a suivi cette direction. Evidemment, nous nous en sommes aussi parfois libérés durant ces périodes de composition, mais l’essentiel est quand même comparable à ce qu’on trouve dans Legacy Of The Dark Lands. Ça faisait partie de la progression que nous devions suivre et qui, en tout cas pour ma part, a atteint son aboutissement une fois Legacy Of The Dark Lands finalisé.

Vous avez célébré en 2020 les vingt-cinq ans d’Imaginations From The Other Side, tandis que cette année marque les trente ans de Somewhere Far Beyond. D’ailleurs, on vous voit signer les rééditions d’Imaginations dans le clip de « Secrets Of The American Gods ». Dans quelle mesure la perspective de ces anniversaires a pu influencer votre attitude envers les nouvelles chansons ?

Le passé est toujours présent dans notre tête quand nous créons de la musique, évidemment. C’est une part substantielle de notre héritage et donc tous nos anciens albums jouent un rôle quand nous faisons de la nouvelle musique et ils sont reflétés dans chacun de nos nouveaux albums. Pour autant, nous n’avons pas cherché à reproduire une chanson ou un album, dans le sens de chercher à faire de nouvelles chansons qui sonnent comme des chansons du passé. Mais bien sûr, les discussions que nous avions allaient dans le sens d’une volonté d’intensité à la Imaginations From The Other Side. Ceci dit, nous avions aussi de l’intensité dans Beyond The Red Mirror. Il y avait une corrélation avec les paroles, mais il y en avait aussi une dans la profondeur musicale de l’album. Avec ce nouvel album, nous voulions de l’énergie. Nous voulions quelque chose d’honnête et de direct. De mon point de vue, c’est en ce sens que nous avons travaillé dès le début des préproductions. C’était le fil rouge qui a été discuté et tout le monde a suivi cette direction. Il n’y a eu aucune transformation. On dirait que, spécialement sur cet album, nous étions tous sur la même longueur d’onde et que nous avions la même vision.

André : Concernant l’album Imaginations, ce que nous avons beaucoup aimé en travaillant sur la réédition, c’était en partie le vieux son. Nous avons beaucoup discuté des enregistrements analogiques que nous avions faits à l’époque. Ça a sans doute eu une influence sur Charlie [Bauerfeind] qui nous a proposé de ramener davantage de matériels analogiques dans la production de The God Machine, ce que nous avons fait. Nous avons enregistré la batterie de façon analogique, sur des magnétophones à bandes deux pouces. Nous avions pas mal de matériel branché sur la table de mixage avec des entrées analogiques afin d’obtenir un son plus chaud et ample comme dans le temps. Je pense que ce concept sonore a également eu une grosse influence sur le nouvel album. On peut effectivement dire que nous avons pris ou réappris ça en réécoutant les vieux albums.

Comment compareriez-vous le Blind Guardian de Somewhere Far Beyond/Imaginations From The Other Side et celui de The God Machine ? Diriez-vous que le Blind Guardian de l’époque vit toujours en vous malgré toutes ces années ?

Hansi : Je ne dirais pas que nous avons énormément changé en tant que personnes. Evidemment, nous avons progressé et nous sommes différents, ça ne fait aucun doute, mais je m’identifie à chacun de nos albums et quoi que nous ayons fait, que ce soit Battalions Of Fear ou The God Machine et tous les albums entre, nous avons toujours pensé que c’était les meilleurs albums que nous pouvions faire, en tout cas pour l’époque à laquelle ils ont été créés. Nous n’avons jamais fait d’album que nous considérons comme un deuxième choix ou juste assez bon pour survivre. Nous nous reconnaissons complètement dans notre passé. Je crois que c’est quelque chose qui nous rend très forts : nous ne sommes pas obligés de renier quoi que ce soit. Nous pouvons repenser à n’importe quelle époque de Blind Guardian et la revisiter tout en créant quelque chose de nouveau. Encore une fois, nous n’avons pas l’intention de reproduire un album comme Follow The Blind ou Imaginations, n’importe lequel, mais bien sûr, nous revisitons de temps en temps notre passé, pour voir ce qui en a fait la magie, comme André l’a expliqué concernant ce nouvel album. Qu’est-ce qui faisait la magie d’Imaginations ? Quels gimmicks de production avons-nous faits pour que ce soit aussi spécial ? Comment peut-on les transformer pour les actualiser en 2021-2022 ? Je dirais que ça fait partie de notre mission. Je n’ai pas l’impression que nous soyons à un moment de notre carrière où nous sommes sur le point de nous répéter ou de devoir copier quelque chose que nous avons fait par le passé. Ce n’est que de la sincérité. C’est aussi ce qui définit vraiment The God Machine. C’est un album très sincère et c’est assurément le meilleur que nous pouvions faire dans cette direction, à ce moment particulier.

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« C’était beaucoup plus exigeant de faire les morceaux orchestraux. Maintenant, avec cet album – même si la phrase ne me semble pas la plus appropriée – c’est comme revenir à nos bonnes vieilles habitudes. C’était très agréable pour moi d’être au milieu de guitares saturées. »

André : Comme je l’ai dit plus tôt, c’est venu naturellement, donc personnellement, je n’ai pas tellement pensé au passé. Avec Hansi, j’essayais juste de créer quelque chose de nouveau et de bon. Je pense que l’avantage cette fois était que nous avions énormément de temps pour peaufiner les chansons, pour en faire des démos, les répéter, et c’est pourquoi elles se tiennent aussi bien quand on les écoute, car tout le gras a été retiré, or c’est quelque chose qu’on ne peut pas voir si on ne répète pas les chansons, par manque de temps par exemple, si on doit aller en studio et tout finir selon un certain planning. Cette fois, il y avait le temps de faire des démos, de répéter, ce qui confère aux chansons une certaine qualité. On pouvait passer plus de temps dessus et c’est pourquoi elles sonnent comme elles sonnent. Nous n’avons pas cherché à les mettre en compétition avec les morceaux d’Imaginations ou d’un autre album. Ça représente le speed metal que nous voulions faire cette fois, et la façon dont, selon nous, le speed metal devrait sonner à notre époque.

Je demandais ça aussi parce que vous n’avez plus vingt ans et pourtant, vous sonnez particulièrement vifs et énergiques. Généralement, les groupes ont tendance à ralentir leur musique avec l’âge, mais vous montrez un contre-exemple avec The God Machine…

C’est l’état d’esprit. Nous nous sentons comme ça. Nous voulons montrer cette force qui demeure toujours en nous. Nous sommes amoureux de cette musique, elle vient du cœur, ce n’est pas quelque chose que nous avons besoin de faire pour gagner de l’argent. C’est notre mode de vie. Ces deux années de coronavirus, à ne pas pouvoir jouer live, nous pouvions ressentir l’importance que ceci a dans notre vie, le fait d’être un groupe, de vivre ça. Nous avons toujours l’impression d’être totalement dans le coup. Nous avons besoin de faire de la musique puissante. Nous aimons jouer de la musique rapide. Donc cet album devait être fait ainsi.

Hansi : Mais en prenant notre temps [rires].

André : Oui, parce qu’il nous faut du café et des gâteaux entre deux, ce qui nous ralentit [rires].

Pensez-vous qu’il y avait, encore paradoxalement, une forme de fraîcheur à retrouver certains éléments classiques ?

Hansi : Il ne faut pas sous-estimer ce que nous avons appris grâce à l’album orchestral. Ça a rendu, en tout cas pour ma part, l’enregistrement et toute la production très exaltants. C’était beaucoup plus exigeant de faire les morceaux orchestraux. Maintenant, avec cet album – même si la phrase ne me semble pas la plus appropriée – c’est comme revenir à nos bonnes vieilles habitudes. C’était très agréable pour moi d’être au milieu de guitares saturées, par exemple. Dès le tout début de cette production, ça a rendu ma vie beaucoup plus facile que tout ce que nous avons fait pour Legacy Of The Dark Lands ou les années précédentes. C’était très rafraîchissant et ça m’a aussi mis en confiance. D’un autre côté, le fait de masteriser Lagacy Of The Dark Lands après tout ce temps nous a aussi beaucoup donné confiance. Nous avons sans doute tous eu l’impression de revenir à la maison et à ce que, techniquement, nous savons le mieux gérer. C’est un sentiment que j’ai eu dès le début de la composition jusqu’à la fin du mixage. Nous étions vraiment en pleine possession de nos moyens. C’est quelque chose qu’on espère et recherche à chaque album, mais là c’était clair comme de l’eau de roche pour moi, dès les premiers instants. Evidemment, quand nous avons fait la composition avant de commencer la préproduction, nous avons eu des discussions voire des disputes, il y a eu des moments d’incompréhension et des choses qui allaient dans la mauvaise direction, mais nous avons très vite corrigé le tir et ensuite tout le monde allait dans le même sens. J’ai personnellement adoré travailler sur cet album. Comme je l’ai mentionné avant, le fait de voir ce que nous avons fait par le passé nous a aussi donné confiance. Ce que je crois – et même ce que je sais – est que peu importe ce que nous avons fait par le passé, si nous le revisitions et essayions de le copier, nous échouerions, mais nous sommes assez doués quand il s’agit de déterminer quelles en étaient les qualités et comment on peut les appliquer à ce que nous faisons maintenant. Ne serait-ce que se demander si ça a du sens de les appliquer est aussi très important. Il y a une forme d’expertise de producteur dans l’équipe avec laquelle nous travaillions et au sein même du groupe. Ça a grandement facilité le progrès. Ce sera intéressant de voir où nous irons à partir de là, car je trouve la direction que nous sommes en train de prendre remarquable et je crois que nous pouvons l’améliorer, même si ce n’est pas la mission la plus facile.

Tu as mentionné les guitares, et il y a quelques nouveaux éléments de ce côté-là. Je pense en particulier à une chanson comme « Life Beyond The Spheres ». Ça fait longtemps maintenant que vous jouez ensemble et même si vous revenez à un speed metal plus brut, j’imagine que vous devez trouver le moyen d’entretenir ne serait-ce que votre propre intérêt…

Marcus : Oui, et c’est le point important sur lequel nous sommes tous d’accord. Le principal est d’essayer des choses que nous n’avons pas encore essayées avant. Pas que j’ai de grandes idées que j’ai envie de mettre en œuvre, genre faire une chanson de blues ou je ne sais quoi, mais encore une fois, aucun de nous n’a envie de faire dix versions de Nightfall ou d’At The Edge Of Time.

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« Je pense que nous savons maintenant éviter les excès. C’est une critique que nous entendons parfois au sujet des compositions de Blind Guardian, le fait que nous en faisons trop en rajoutant des éléments. C’est peut-être la leçon qu’il a fallu que nous apprenions. »

André : Evidemment, nous cherchons toujours de nouvelles approches et idées. Je pense que c’est important en tant que groupe de sortir de sa zone de confort et d’essayer d’explorer de nouveaux univers. Pour ma part, l’un des nouveaux univers était le côté cyberpunk. Nous avons vraiment dit : « D’accord, partons sur quelque chose de plus futuriste sur le plan sonore et plus planant avec les riffs de guitare », ce que nous n’avions jamais essayé dans nos anciennes chansons. Nous sommes un peu partis dans une nouvelle direction avec « Life Beyond The Spheres ». Je pense que nous avons trouvé un bon nouveau concept qui colle très bien au monde de Blind Guardian. Pareil pour « Destiny », qui est complètement différent de tout ce que j’ai fait auparavant sur le travail de guitare, c’est un concept complètement nouveau. J’ai passé du temps à déterminer les parties de guitare là-dessus [rires], mais c’était vraiment amusant. C’est effectivement ce qui fait que ça reste intéressant. Surtout quand tu commences à écrire pour un nouvel album, on a besoin de ce genre d’éléments pour ressentir une amélioration.

Marcus : C’est vraiment bien de se forcer à sortir de sa zone de confort. C’est quelque chose que j’ai vécu notamment en dehors de Blind Guardian. Il y a un groupe qui s’appelle Diamond Cobra et qui m’a demandé de jouer de la guitare pour deux de leurs chansons de leur dernier album, ce que j’ai fait. Ce n’est pas du tout du metal. C’est un genre de dark-synth, plus proche de Depeche Mode que tout ce que j’ai l’habitude de jouer. Ça m’a forcé à aller vers quelque chose de complètement différent. C’était très plaisant au final. Au début, j’ai eu les démos et la seule chose qu’on m’a demandée c’est : « Joue ta guitare. » Il n’y avait aucune instruction, genre : « Fais ci » ou « Essaye ça, c’est ce qu’on aimerait avoir ». A la place, ils étaient là : « Voici la chanson. Amuse-toi. » Je me suis dit : « Bordel, qu’est-ce que je vais faire avec ça ? » Il n’y avait même pas encore de paroles. Tout est venu plus tard. C’était une expérience vraiment amusante. Evidemment, nous n’allons pas nous lancer dans du dark-synth avec Blind Guardian, mais quand on travaille sur quelque chose qu’on n’a encore jamais fait jusqu’à présent, c’est un grand défi, mais c’est très gratifiant, à moins que ça parte complètement en vrille, ce qui peut aussi arriver.

Malgré tout, The God Machine n’est clairement pas exempt d’arrangements opulents et de puissants chœurs. Quelles leçons avez-vous apprises et gardées avec vous pour cet album après toutes ces années à expérimenter avec le metal orchestral complexe ?

Hansi : Pour être honnête, je pense que nous savons maintenant éviter les excès. C’est une critique que nous entendons parfois au sujet des compositions de Blind Guardian, le fait que nous en faisons trop en rajoutant des éléments. Mais encore une fois, je pense que nous avons acquis suffisamment d’assurance pour savoir quand une partie spécifique a été complètement enrichie avec ce que nous pensons être nécessaire. C’est peut-être la leçon qu’il a fallu que nous apprenions. Si on cherche à faire quelque chose de grand, on peut ajouter autant d’information qu’on veut tant que ça a sa place. A un moment donné, l’un de nous comprend que c’est le moment de passer à la partie ou à la chanson suivante, et nous avons appris à ne pas gâcher le morceau. Peut-être que nous gâcherons nos morceaux dans le futur en intégrant de nouveaux éléments [petits rires], mais je crois fermement que nous avons gagné une certaine qualité en faisant ce que nous pensons être naturel et important pour une chanson, afin qu’elle soit aussi bien mise en valeur que possible. Donc peut-être que nous sommes plus sélectifs en matière d’orchestrations, notamment ; peut-être aussi que nous pouvons encore apprendre sur ce plan. Enfin, nous sommes sélectifs et nous l’avons toujours été, mais être sélectif, ça peut aussi vouloir dire ajouter encore plus d’éléments pour une bonne raison, parce que nous pensons que cette partie en particulier en a besoin. J’imagine que nous pourrions aller dans l’autre sens en minimisant encore plus ou différemment, mais si nous le faisons, peut-être que ce sera la prochaine leçon à apprendre. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous pouvons revendiquer l’expertise inverse.

Les chansons plus épiques et orchestrées, comme « Secrets Of The American Gods » et « Life Beyond The Spheres », ont l’avantage d’apporter une belle diversité à The God Machine. Elles sont d’autant plus valorisées par les morceaux speed metal plus bruts et inversement…

Oui, je pense que tu as raison. Elles sont valorisées de bien des façons. La différence entre ces chansons et celles de Beyond The Red Mirror ou Legacy Of The Dark Lands, c’est que nous avons décidé d’adopter une approche orchestrale différente. Cette fois, c’était clairement une approche de BO de film voire de jeu vidéo. Les éléments classiques jouent un rôle vital, mais ne prennent jamais autant d’espace que ce que réclame habituellement un orchestre ou que les orchestrations présentes sur Beyond The Red Mirror ou Legacy Of The Dark Lands. En conséquence, les orchestrations mettent la chanson en valeur et comme elle ne sont pas aussi offensives – disons-le ainsi –, ça se conjugue bien avec les morceaux plus rapides et ça se mélange beaucoup mieux, je trouve.

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« Le titre est fait pour faciliter l’immersion ou pour créer de nouveaux univers, mais c’est aussi une référence à Blind Guardian, car avec chaque chanson, c’est ce que nous faisons : nous créons quelque chose à partir de rien. »

The God Machine a mis du temps à venir : sept ans. Evidemment, en parallèle vous avez travaillé sur l’album orchestral. D’un autre côté, on pouvait comprendre que les précédents albums de Blind Guardian prenaient du temps vu leur complexité, mais maintenant que vous revenez en partie à des morceaux plus « simples » – je ne sais pas si c’est le bon terme –, on aurait pu croire que le processus serait plus rapide, comme dans le temps. Mais est-ce une fausse idée ? Est-ce que « simple » signifie parfois « plus compliqué » parce qu’il faut que ce soit d’autant plus percutant ?

André : Tout d’abord, je ne pense pas que l’album soit simple [rires]. Tout est très détaillé. Mais oui, tu as raison. Même s’il y a quelques structures de chansons simples dans les chansons speed metal ou thrashy, comme « Violent Shadows », ça reste très exigeant de trouver des riffs avec une telle approche, car ça fait plus de quarante ans que le metal existe, donc plein de riffs ont été joués et trouver quelque chose qui attire vraiment l’oreille et nous branche après plus de dix albums, ce n’est pas facile. Je dirais que le processus de composition prend à peu près autant de temps, on ne peut pas vraiment le raccourcir. En tant que groupe, on est toujours interrompus par d’autres actions à faire, par exemple un concert à donner, ce qui nous oblige à nous arrêter de composer. Nous ne composons pas sans être totalement concentrés, donc il faut avoir suffisamment de temps et c’est pourquoi ça prend longtemps. Nous avons fait beaucoup de choses depuis Beyond The Red Mirror : l’album live, la longue tournée jusqu’à 2017, Legacy Of The Dark Lands, la réédition d’Imaginations, etc. Ce n’est pas comme si nous avions pris des vacances pendant cinq ans et que nous avions sorti un album deux ans après [rires]. Ces sept années ont toutes été passées à travailler. Nous aurions peut-être pu sortir l’album presque un an ou quelques mois plus tôt, mais nous n’avions pas la main là-dessus. Nous avons perdu les derniers mois à cause de problèmes que nous avons rencontrés au niveau international avec la distribution et la fabrication, et pour établir la date de la sortie mondiale. C’était la date la plus tôt possible que nous pouvions avoir. Du temps a donc été perdu, mais ce n’est pas de notre fait.

On retrouve une nouvelle fois Charlie Bauerfeind à la production. Cependant, la première fois que vous avez vraiment travaillé avec lui, c’était sur A Night At The Opera – même s’il a aussi participé dans une moindre mesure à Nightfall In Middle Earth. Ça signifie qu’il a pris part à l’évolution du Blind Guardian complexe et orchestral, mais n’était pas impliqué dans le Blind Guardian pêchu, agressif, speed metal des années 90. Dans quelle mesure avait-il un regard neuf sur cette « vieille-nouvelle » approche ?

Hansi : C’est un observateur appliqué. Il n’a pas vécu toute la première période, donc il a un certain recul dès que nous parlons de Somewhere Far Beyond ou d’Imaginations, ce qui lui donne un regard plus libre que, disons, André ou moi. Il est certain que c’est d’une grande aide. Quand on travaille pendant autant de temps avec une personne, ça veut évidemment dire qu’elle a toute notre confiance. Il a aussi une très bonne idée de ce qui s’est passé ces vingt dernières années, quelle a été notre vision et comment celle-ci a changé. Il peut facilement s’adapter. C’est le point le plus important : il apporte aussi sa propre vision et il est très ferme quand il s’agit de suivre une direction. Je crois que c’est plus facile avec lui de mener le projet à bien en rendant hommage à l’ensemble de la discographie de Blind Guardian que s’il n’y avait personne d’autre impliqué, mais il apporte aussi un vent de fraîcheur à chaque album, car tout comme nous, il progresse constamment et a le privilège de travailler avec énormément d’artistes, donc son esprit va dans différentes directions. Ce que j’aime chez lui, et c’était le cas lors de la conception de The God Machine, c’est qu’il est constamment en train de réfléchir à des concepts. Nous discutons des choses entre les sessions de compositions, et surtout durant la préproduction et la production, et il est capable de s’ajuster immédiatement à la manière dont les morceaux évoluent.

André : Par exemple, si nous sortons de notre zone de confort et que nous partons dans une nouvelle direction, parfois nous avons une vision, mais nous ne la concrétisons qu’à cinquante ou soixante pour cent, en la mêlant trop à ce que nous avons l’habitude de faire. Charlie démêle les nouveaux éléments, la nouvelle approche, la direction que nous voulons prendre, et au final, il peut nous dire ce que nous avons besoin de faire pour atteindre les quarante pour cent restants et partir à cent pour cent dans une nouvelle direction et faire que ce soit abouti. Il ne veut pas faire les choses à moitié et il peut nous aider en disant quels sont les éléments à côté desquels nous passons probablement ou en nous suggérant des choses auxquelles nous n’avons pas forcément pensé avant. Son nouveau point de vue est toujours une aide. Sur le plan technique, par exemple, avant de faire The God Machine, je cherchais un nouveau son de guitare. Je voulais un son de guitare complètement différent cette fois et j’avais à peu près une idée en tête, mais Charlie est la personne qui peut m’aider à la concrétiser techniquement. Quand je lui explique ce que je veux, il sait comment l’obtenir. Il sait comment créer ce son, et ensuite nous l’essayons ensemble. Je n’aurais jamais obtenu un son de cette qualité sans lui, il m’a énormément aidé.

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« On a besoin de choses qui ne sont pas considérées comme spirituelles, mais elles remplacent maintenant la spiritualité. Personnellement, je préfère la spiritualité, car tout le reste peut être manipulé autant que les religions et les dieux. »

Sur le plan thématique, j’imagine que le titre de l’album, The God Machine, est une référence au roman de Neil Gaiman American Gods et à ce qu’ils appellent les nouveaux dieux américains, c’est-à-dire la technologie, internet, la télévision, les médias, les modes de transport modernes, etc. Avez-vous l’impression que dans nos sociétés modernes, on a perdu le sens de la spiritualité et nos valeurs au profit de ces machines ?

Hansi : Juste pour clarifier, The God Machine fait en partie référence au sujet d’American Gods, mais si on lit les paroles, on découvre que l’idéologie et la religion jouent un rôle dans presque toutes les chansons – peut-être pas dans « Destiny ». Le titre est fait pour faciliter l’immersion ou pour créer de nouveaux univers, mais c’est aussi une référence à Blind Guardian, car avec chaque chanson, c’est ce que nous faisons : nous créons quelque chose à partir de rien. C’est donc une sorte d’analogie pour exprimer ça. Ça montre la complexité du titre de l’album. C’est aussi ouvert, à savoir s’il y a ou pas une force supérieure derrière cette machine. Il y a aussi la question : ne serait-ce pas en fait une machine qui produit Dieu ou, au moins, des divinités ? C’est ainsi que notre monde, en général, mais aussi chaque individu fonctionne. Nous ne sommes pas des machines au sens propre, mais nous prenons vie, nous restons ici pendant un temps et ensuite nous disparaissons. Pendant ce temps, nous créons plein de choses, notamment plein d’univers, avec nos rêves et tout. En conséquence, The God Machine renvoie à presque tout. Je n’ai pas vraiment réfléchi à la question que tu poses, car dans American Gods, je prends vraiment la référence aux dieux mythologiques qui ont fasciné l’humanité sur cette planète pendant des millénaires, mais ça va plus loin que ce roman. Mais si je devais répondre à ta question, oui, nous prions de faux dieux – ou peu importe ce que ça peut être, on peut appeler ça des objets de culte, on peut appeler ça de la science. On a besoin de choses qui ne sont pas considérées comme spirituelles, mais elles remplacent maintenant la spiritualité. Personnellement, je préfère la spiritualité, car tout le reste peut être manipulé autant que les religions et les dieux.

Quelle est la place d’un groupe comme Blind Guardian là-dedans ? Combattez-vous ces « dieux américains » comme Odin ou Voyageur dans le roman ?

Nous sommes des observateurs. Nous sommes des créateurs. Nous sommes au-delà de ça, je dirais. Nous pouvons prendre le point de vue de n’importe qui dans une telle histoire. Ce qui m’excite, c’est avant tout les atmosphères et les images que ça génère. J’ai eu un sentiment très triste de solitude en lisant l’histoire et ça m’a énormément enrichi. Ce qui m’inspire, c’est toujours ce que je ressens à propos des histoires auxquelles je fais référence. Il y a une telle profondeur et tellement de cordes sensibles qui vibrent quand quelqu’un découvre de tels univers. Il faut créer quelque chose de nouveau, mais techniquement, nous pouvons prendre n’importe quel point de vue.

Marcus : Je suis d’accord sur le fait que nous sommes des observateurs, car plus généralement, nous prêtons attention à ce qui se passe autour de nous et ça nous influence. Ce n’est pas forcément que nous nous posons et prenons une guitare en pensant : « Qu’est-ce que j’ai vu aux infos hier soir ? », mais il est clair que ça te donne une certaine humeur ; il est clair que tout ce qui se passe autour de nous et toutes les humeurs influencent ce que nous composons et comment nous jouons ces compositions. Evidemment, on vit une époque particulière en ce moment avec la pandémie et la situation dans le monde en général. C’est sûr que, comme le disait André, ça a un effet sur la musique. Je pense que c’est impossible d’échapper à cet effet.

En choisissant The God Machine en tant que titre, vous vous écartez d’ailleurs un peu de ce qui est typiquement fantastique…

Nous n’avons pas touché qu’à du fantastique par le passé. Parfois c’est juste de la mythologie, des histoires d’horreur ou autres. Si une histoire est intéressante et qu’elle attire notre attention, alors ça fait une super base pour un texte de chanson. Evidemment, nous avons toujours été liés sous une forme ou une autre à des paroles fantastiques, mais ça ne veut pas non plus dire qu’il n’y a pas un sens plus profond derrière ; il y a quelque chose de très réel derrière. Il y a des choses qui se passent autour de nous qui se retrouvent intégrées à l’imaginaire fantastique des paroles. Je pense que ça marche dans les deux sens. Si vous écoutez un album et prêtez attention aux paroles en creusant un peu plus loin, il y a de grandes chances que vous en tiriez quelque chose de différent que quelqu’un qui se focalise uniquement sur le côté fantastique. Après, concernant The God Machine, au-delà de ce que disait Hansi, ce n’est pas un titre de chanson et c’est simplement que nous l’avons aimé. C’est la réponse courte et honnête. Enfin, évidemment, quand on choisit un titre d’album, il faut que ce soit accrocheur. Il faut que ce soit un bon titre et parfois ça peut être très compliqué. Je ne sais plus qui a trouvé celui-ci, mais il était sur la liste à un moment donné et, en tout cas pour ma part, je trouvais que ça allait bien avec l’album.

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« J’ai l’impression que la musique parle un langage et que je dois suivre ce qu’elle me raconte. »

La chanson « Let It Be No More » traite de la mort de ta mère, Hansi. Même si elles sont très différentes, vois-tu un quelconque lien entre cette chanson et « Ashes To Ashes » sorti il y a trente ans sur Somewhere Far Beyond qui parlait de la mort de ton père ?

Hansi : Non, il y a une grande différence. « Ashes To Ashes » était une référence à ce qui est arrivé à mon père. Avec « Let It Be No More », le décès de ma mère, qui est survenu au moment où nous étions en train de travailler sur cette chanson, a eu un tel impact sur les lignes mélodiques et mon approche du chant que c’est aussi devenu une part essentielle des paroles, mais c’est aussi inspiré par la série The Leftovers de Tom Perrotta. C’est la question évidente et essentielle du sens de la vie, qui est le fil conducteur et ce qui ramène à ma mère. En gros, si je devais établir une conclusion, ce serait qu’on a des leçons à apprendre. Quand on meurt, on quitte ce monde, mais qui est réellement parti ? Ceux qui décèdent ou bien ceux que ces derniers laissent derrière eux ? Ou dans l’autre sens : laisse-t-on ceux qui décèdent derrière nous ailleurs, quelque part où on ne peut pas aller ? C’était l’idée, au bout du compte, quand j’ai créé les paroles de « Let It Be No More ».

Y a-t-il une raison pour avoir choisi une ballade pour ta mère et un morceau speed metal pour ton père ?

Pas vraiment. C’était les chansons que nous étions en train de composer sur le moment. L’atmosphère de « Let It Be No More » était triste, donc mes lignes mélodiques renvoyaient à ça. On peut appeler ça une coïncidence ou une prédestination, je ne sais pas. Ce genre de chose arrive, surtout quand on est créatif. Ce type de chanson est créé à partir de quelque chose qui, par nature, n’est pas sympa – le décès, et probablement même dans la douleur, ce n’est pas sympa, mais quelque chose de beau peut être créé à partir de ça. C’est ce qu’est « Let It Be No More », alors que dans le cas d’« Ashes To Ashes », la vie de mon père était complètement différente de celle de ma mère, et j’étais de toute évidence dans un état d’esprit complètement différent, donc ça paraissait très naturel pour moi de partir dans cette direction. Quand mon père était en train de mourir, c’est aussi là que nous étions en train de travailler sur « The Bard’s Song », mais il était clair pour moi dès le départ que ça n’irait pas avec la musique qui était en train d’être créée. Je cherchais quelque chose de plus dur, car le décès de mon père n’était pas très joli.

Toutes les chansons dans The God Machine parlent de ou sont inspirées par l’œuvre d’une autre personne. C’est presque une tradition chez Blind Guardian. Durant toutes ces années, vous en avez abordé beaucoup et pourtant, vous en trouvez toujours de nouvelles à évoquer. Combien de livres, de films ou de séries consommes-tu au quotidien ?

Pas tant que ça ! C’est clairement une coïncidence. Nous travaillons sur des musiques et j’ai un livre sur un étagère ou parfois – c’est le cas notamment de « Blood Of The Elves » – il y a une suggestion du groupe, comme quoi nous devrions parler d’un jeu vidéo, et ensuite une idée arrive. J’ai l’impression que la musique parle un langage et que je dois suivre ce qu’elle me raconte. Parfois ça prend un peu plus de temps, parfois pas. Ce qui selon moi est important, c’est que je m’identifie à l’histoire et, comme je l’ai dit, que je puisse adopter différents points de vue et positions. Je vais trouver quelque chose qui n’est pas hyper important dans l’histoire, mais que j’estime servir la raison d’être de la chanson. Ça va bien avec une idée que j’ai envie d’exprimer de manière narrative. Dans les vieux mythes, depuis que les hommes ont commencé à faire des récits, il y a toujours eu différents niveaux narratifs. On raconte une histoire, et c’est important de la garder à l’esprit parce que c’est une réalisation historique, mais d’un autre côté, on a aussi envie d’instruire les gens, de leur apprendre une leçon et probablement d’exprimer des sentiments. Parfois, c’est très facile d’utiliser comme outil une inspiration provenant de la littérature. Je lis beaucoup, mais je dois dire que je ne regarde pas énormément de séries télé. Jusqu’à présent ça a été suffisant pour survivre [rires].

Dans quelle mesure ces romans, pièces de théâtre, séries, films, jeux vidéo ont-ils façonné votre propre pensée ? Quels ont été les plus importants pour vous à cet égard ?

André : Je ne pense pas que les jeux vidéo, par exemple, me façonnent d’une quelconque façon, mais ça me donne du temps pour me détendre et penser à d’autres choses pendant que je joue. Tout comme d’autres gens préfèrent probablement méditer et réfléchir sur eux-mêmes, je peux jouer à un jeu vidéo et réfléchir sur moi-même. Pour moi, c’est juste du temps de qualité pour relaxer, mais parfois je suis bien sûr aussi inspiré par des sujets fantastiques. Je joue à World Of Warcraft depuis de nombreuses années, par exemple, et il y avait une extension qui s’appelle Wrath Of The Lich King. L’atmosphère de ce monde de glace m’a beaucoup inspiré. Parfois, quand je joue, je me dis : « Que composerais-tu pour ce monde ? Quelle musique veux-tu entendre à cet instant ? » Alors me vient peut-être une idée initiale pour me poser en studio et composer quelque chose autour de cette atmosphère.

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« Le Nouveau Testament a eu une grande influence, toutes les valeurs chrétiennes doivent être conservées et protégées. Ce sont celles que j’apprécie le plus et c’est ainsi que j’ai été élevé. Ce sont peut-être celles qui m’ont le plus affecté quant à mon idée de la vérité et de la justice. »

Hansi : Personnellement, j’aime la détente qu’offrent toutes ces histoires. Ça joue une part importante dans la qualité de ma vie. C’est le principal. Evidemment, il y a plusieurs histoires qui m’ont emmené dans une certaine direction et ont eu une grande influence, comme la légende arthurienne ou les histoires de Tolkien, mais je peux toujours apprendre et en retirer quelque chose. Elles ont eu une influence sur moi et parfois elles me poussent à adopter certaines philosophies. Le Nouveau Testament a eu une grande influence, toutes les valeurs chrétiennes doivent être conservées et protégées. Ce sont celles que j’apprécie le plus et c’est ainsi que j’ai été élevé. Ces histoires m’ont passionné, ainsi que celles de l’Ancien Testament bien sûr. Ce sont peut-être celles qui m’ont le plus affecté quant à mon idée de la vérité et de la justice. Elles régissent plus ou moins la vie de tout le monde, mais tout le monde n’en a pas conscience. Les valeurs chrétiennes n’impliquent pas qu’il faut forcément être religieux. Il y a certaines de ces valeurs qui sont essentielles. Un exemple très simple : tu ne tueras point ou tu ne déroberas point [petits rires]. Tout ce qu’on trouve là-dedans représente une grande influence dans ma vie – peut-être la plus grande.

« Life Beyond The Spheres » parle du big bang, des premiers instants après le commencement de tout et de l’évolution de l’espace et du temps. C’est un gros sujet ! Comment l’as-tu abordé ?

J’ai exprimé ma propre vision de l’univers. Ça a été fait à un moment où je sentais que nous avions besoin d’un point de vue positif dans l’une des chansons de l’album. De façon générale, « Life Beyond The Spheres » est probablement une chanson qui se démarque, donc je me suis dit que c’était peut-être le moment où pouvait arriver quelque chose d’exaltant. Le sentiment – à savoir si c’est positif ou pas – reste ouvert jusqu’au dernier moment, car il y a toujours quelqu’un qui peut décider dans quelle direction les choses évoluent. Dans ce cas particulier, c’était moi qui avais les clés en main. J’ai simplement décidé de mettre mon grain de sel dans la discussion. Ce n’est pas forcément la vraie théorie du big bang, c’est plus une narration sur l’évolution des choses, sur la façon dont elles en viennent à exister, sur des choses qui se passent, sur les obstacles présents, etc. Mais peu importe comment on voit ça, le point initial reste toujours dans le noir. C’est quelque chose qui me plaisait, l’idée de quelque chose qui apparaît de rien, du néant. C’est une idée que je trouvais excitante. Mais à la fin, quand les choses se mettent en branle, il y a tellement de créativité dans l’existence que je considère vraiment ça comme un grand orchestre, une grande ouverture symphonique. C’est la sensation que l’existence est devenue la clé de voûte de cette théorie du big bang.

« Architects Of Doom » renvoie à la franchise de science-fiction Battlestar Galactica. On dirait que vous vous êtes pas mal tournés vers les étoiles cette fois…

Marcus : Je pense que simplement, ce type de paroles colle bien à la direction musicale des chansons. Pour nous, c’est toujours la musique qui est écrite en premier. Durant cette période de composition, Hansi chante n’importe quoi qui lui vient en tête. Il n’est pas obligé que ça ait le moindre sens. La seule chose qui compte, c’est le rythme des mots qu’il utilise dans les lignes mélodiques. Ce n’est que lorsque la composition de la chanson est terminée qu’il écrit les vraies paroles, qui se basent parfois sur ses paroles de travail. S’il y a des idées qu’il aime bien, il les garde. Parfois ça aboutit à quelque chose de complètement différent, mais de cette façon, la chanson dicte la direction que doivent prendre les paroles. « Life Beyond The Spheres », en l’occurrence, a ce côté cyberpunk, futuriste, donc j’imagine que ça a dicté la direction qu’Hansi devait prendre.

L’illustration de The God Machine est très différente des précédents albums, et ça peut rappeler la façon dont A Night At The Opera introduisait une nouvelle esthétique visuelle tout en ouvrant une nouvelle ère pour le groupe. Est-ce le signe délibéré que, pour vous, une autre ère s’ouvre à nouveau pour Blind Guardian avec The God Machine ?

Hansi : Nous avions la possibilité de le mettre en évidence avec l’artwork de l’album, donc nous voulions quelque chose qui se démarque. Ce qui est drôle – et la même chose est arrivée avec certains albums et certaines musiques que nous avons faits au fil des années – c’est que pour nous, ce n’est pas si différent. Ça reste cohérent et ça nous plaît. Nous nous disons toujours que si quelque chose nous plaît, ça devrait plaire aussi à nos fans. En conséquence, nous savions que ça aurait l’air différent, mais nous n’avions aucun doute que ça serait apprécié par nos fans et nous étions pratiquement certains que nous ne choquerions personne avec, que la plupart des gens allaient trouver une forme d’élégance dans l’art de Peter Mohrbacher. Dès que nous avons vu ses œuvres, il était évident qu’il fallait au moins que nous essayions d’obtenir quelque chose de sa part. Heureusement, il s’avère qu’il était partant et je crois que nous avons fait un choix judicieux. C’est un excellent artiste et ça collait à l’idée de The God Machine et au contexte des paroles, car dans son portfolio, on retrouve surtout des anges et, d’une certaine manière, ça fonctionnait avec le concept de cet album.

Marcus : J’ai entendu des gens comparer l’artwork à Evangelion, l’anime, à cause de la lance. Ce qui est drôle, c’est que je connais et j’adore la série, mais je n’avais pas fait le rapprochement. C’est ma femme qui a dit : « C’est Evangelion, c’est un ange ! » J’étais là : « Oh… »

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« Noël est très important pour moi depuis aussi loin que je me souvienne. Je suis toujours nerveux longtemps avant que ça arrive chaque année. Je ressens toujours la même sensation que quand j’étais enfant. »

Avez-vous déjà une idée de la direction où cette nouvelle ère vous mènera ou de celle que vous aimeriez prendre ?

Non, absolument pas, car nous ne planifions pas à l’avance. Nous ne nous posons pas avec un plan d’ensemble en disant : « Ok, il nous faut trois chansons rapides, et il nous faut une ballade, et il nous faut ci et ça. » Ça ne fonctionne pas comme ça. On commence à écrire et on voit ce qui se passe, et voilà ce qui s’est passé cette fois. Si nous commencions à travailler sur de nouvelles chansons demain, je n’ai aucune idée de ce qu’il en ressortirait. Enfin, avec cet album en poche aujourd’hui et les concerts de Somewhere Far Beyond, évidemment, nous sommes toujours dans cet élan speed metal, donc si nous commencions demain, il est probable que nous continuions sur cette lancée, mais je n’ai absolument aucune idée de la direction que prendra le prochain album.

En 2020, vous avez sorti une chanson de Noël intitulée « Merry Xmas Everybody », que vous avez ressortie l’an dernier au moment des fêtes. Qu’est-ce que Noël représente pour vous ? Et quel est votre plus grand souvenir de Noël ?

Hansi : Noël est très important pour moi depuis aussi loin que je me souvienne. Je suis toujours nerveux longtemps avant que ça arrive chaque année. Ça ne devrait plus être une grosse surprise que les grandes festivités arrivent le 24 décembre, et pourtant je ressens toujours la même sensation que quand j’étais enfant. C’est d’ailleurs une magnifique histoire, je trouve. Cette tradition est transmise de génération en génération. Je ne suis qu’une petite pierre dans cet édifice. Je l’ai transmise à mon fils. C’est très spécial pour moi à bien des égards. Le Noël le plus significatif dont je me souviens tout de suite, c’est quand nous avons joué en 2010. Nous jouions aux Etats-Unis et nous avions notre dernier concert le 22 décembre. C’était obligatoire que je sois à la maison le 24 décembre et j’ai oublié que le dernier concert était le 22, que je ne pouvais voyager que le 23 et donc que j’arriverais le 24. Or c’était l’année où on a eu un hiver très rude avec beaucoup de neige, surtout en Europe, mais aussi en Amérique du Nord. Pour faire court, je suis arrivé de justesse en Allemagne. Ma femme est encore plus une fan de Noël que moi, de même que mon fils, c’est un énorme fan de Noël, donc ils continuent encore aujourd’hui à m’en vouloir d’avoir été en retard pour le réveillon cette année-là [rires]. Mon fils a vingt ans aujourd’hui, mais c’est toujours un problème pour ma femme et mon fils ! Je croise les doigts en espérant que je ne ferai plus jamais cette erreur. J’en suis responsable, j’aurais pu l’éviter, car les tourneurs discutent toujours avec moi des dates et j’ai fait un mauvais calcul, mais je n’aurais pas pu prévoir que l’hiver serait aussi rude qu’il a été en Europe. Je suis arrivé peu avant minuit le 24, donc ça m’a sauvé les fesses, mais je dois encore en souffrir de temps en temps [rires]. J’ai fait de mon mieux, donc ma famille me pardonnera sans doute un jour, mais ce jour n’est pas encore arrivé.

Quand va-t-on avoir un album complet de Noël de la part de Blind Guardian ?

Si ça ne tenait qu’à moi, oui, pas de problème ! J’adorerais même ne serait-ce que faire des reprises de chansons de rock n’ roll en lien avec Noël, mais je ne pense pas que le reste du groupe soit assez emballé par cette idée pour que ça se fasse un jour. Mais je suis content de « Merry Xmas Everybody ». J’ai vraiment bataillé pour ça et au final, tout le monde s’est amusé, mais ce n’était pas une obligation pour les autres gars de le faire. Je suis très reconnaissant qu’ils m’aient suivi là-dessus, car à l’époque, nous avions déjà des missions très chronophages. Nous l’avons fait entre deux et j’étais très content que ça se fasse.

Aujourd’hui, vous avez un public très impliqué dans vos concerts : vous n’avez même plus besoin de chanter « The Bard Song » et ils ne veulent plus s’arrêter à la fin de « Valhalla ». Qu’est-ce que ça fait d’être parfois presque dépossédé de vos chansons, d’une certaine façon ?

Marcus : J’imagine que nous pourrions annoncer « The Bard Song » comme un morceau instrumental ! [Rires] Mais oui, ça donne à chaque fois la chair de poule. Le moment fort pour moi quand on joue live, c’est quand on a un retour direct du public. Quand on sort un album, on ne parle pas à tous les fans le jour de la sortie, mais quand on monte sur scène, on joue la chanson et on voit immédiatement comment les gens réagissent. Quand nous jouons une chanson comme « The Bard Song », par exemple, et qu’il y a je ne sais combien de milliers de gens qui commencent à la chanter à pleins poumons, c’est impressionnant. Un autre exemple, quand nous jouons « Lord Of The Rings » et que je peux voir plein de gens dans les premiers rangs commencer à pleurer, c’est une réaction émotionnelle tellement forte et t’es scotché debout sur scène, à voir ta chanson faire pleurer les gens. C’est profond, je dois dire, et ça fait partie de la magie quand on joue live.

Pour finir sur un autre sujet, Hansi, tu as mis un terme à ta collaboration avec Jon Schaffer dans Demons And Wizards après son implication dans l’attaque du Capitol. Tu as travaillé pendant des années avec lui et il n’a jamais caché ses convictions politiques, mais n’as-tu jamais imaginé qu’il irait aussi loin ? Ou était-ce aussi parce que tu pensais que votre collaboration créative était arrivée à un terme après le troisième album ?

Hansi : C’est une affaire en cours pour Jon, donc je ne ferais pas de commentaire sur quoi que ce soit concernant mon ami. Il doit affronter un procès le mois prochain et ensuite, il s’exprimera.

Interview réalisée par téléphone et en face à face le 15 juin et le 12 juillet 2022 par Nicolas Gricourt & Cyrielle Lebourg-Thieullent.
Retranscription : Nicolas Gricourt & Cyrielle Lebourg-Thieullent.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Dirk Behlau.

Site officiel de Blind Guardian : www.blind-guardian.com

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