Récit. J’ai célébré le solstice d’été comme les Romains de l’Antiquité

Cet été, une journaliste américaine du “Smithsonian Magazine” s’est rendue en Italie pour participer à une cérémonie d’un autre âge. À l’invitation des membres de l’association Pietas, elle a pu célébrer le solstice d’été en respectant les rites païens de la Rome antique.

Je n’ai pas tous les jours l’occasion de remonter le temps.

Cela fait des lustres que je suis fascinée par la Rome antique. Enfant des années 1980, j’étais une petite fille collée à la télévision tous les samedis matin, trépignant d’impatience avant le nouvel épisode de Voyages au bout du temps [Voyagers ! en version originale], la série de voyage dans le temps par excellence. À l’épisode 6, mon préféré, le héros Phineas Bogg voyageait dans la Rome antique pour rencontrer Cléopâtre aux ides de mars [en 44 av. J.-C., le jour de l’assassinat de Jules César] et la téléporter par inadvertance [en essayant de l’aider à fuir Rome pour l’Égypte] dans le New York de 1927, où elle tombait sur le grand gangster de la prohibition Lucky Luciano.

La fillette de 12 ans que j’étais rêvait de pouvoir se draper d’une longue et élégante toge, une chouette perchée sur l’épaule, telle Minerve, la déesse romaine de la Sagesse, et de déambuler dans le Forum.

Que porter à une fête de solstice ?

J’ai vécu à Rome dans les années 1990 pour y effectuer un séjour d’études. Aujourd’hui, je suis professeure d’italien à Chicago. J’y retourne tous les deux ans, l’été, pour rafraîchir mon italien et mes compétences dans l’art de la dolce vita. Alors, quand on m’a invitée à célébrer le solstice d’été dans un temple dédié à Apollon, avec Pietas, une association de Romains des temps modernes qui redonnent vie à la religion antique de la Ville éternelle, sans hésiter j’ai dit oui.

Mais que porte-t-on à une fête de solstice ? Et qu’apporte-t-on ?

Quand je pose la question à mes amis romains, ils sont perplexes d’apprendre que certains de leurs concitoyens pratiquent toujours le paganisme. La plupart d’entre eux n’ont d’ailleurs jamais entendu parler de l’association Pietas.

“Des figues !” suggère mon ami Danilo, ce qui me fait penser au Ficus Ruminalis, le légendaire figuier sauvage qui se dressait jadis au pied du mont Palatin, à l’endroit où Romulus et Remus, les mythiques fondateurs de Rome, ont été découverts sur les rives du Tibre. “Les anciens Romains adoraient les figues !”

Perplexité de mon chauffeur de taxi

Le dimanche précédant le solstice, je me rends au marché de Porta Portese en quête de figues. Au marché aux puces hebdomadaire de Rome, qui commence à une porte de la ville antique, au bout de la via Portuense, à un pâté de maisons des rives du Tibre, et s’étire sur 2 kilomètres à l’intérieur du quartier de Trastevere, on trouve toujours des figues l’été, et tout le reste, sous le soleil : casques de moto, perruches, balais, échelles, sandwichs à la porchetta, cacahuètes grillées, et bien plus encore. Mais cette fois-ci, pas l’ombre d’une figue sur les étals bien garnis. Je déniche, en revanche, une longue robe d’été de coton blanc. Les prêtresses de la Rome antique revêtaient une robe à plis en coton, lin ou laine de couleur blanche, une stola, symbole de pureté, lors des cérémonies au temple.

Au matin du mardi suivant, jour du solstice, je me réveille tard, ce qui ne me laisse pas le temps d’acheter des figues à l’épicerie avant de partir pour Ardea, une paisible ville en bord de mer, à environ une heure au sud du centre historique de Rome, où se niche le temple.

Sei sicura ? Vous êtes sûre ? À Ardea ? Un temple d’Apollon ?” m’interroge mon taxi, les sourcils levés.

“Oui oui, vraiment, je vais y rendre un culte aujourd’hui”, souris-je avec assurance, tout en me demandant intérieurement s’il existe réellement un temple à Apollon de l’autre côté du grand portail de cette propriété enclose de murs [devant laquelle mon chauffeur me dépose].

Un petit temple caché aux regards

Dans les jours précédant le solstice d’été, les anciens Romains célébraient Vesta, la déesse du Foyer, de la Maison et de la Famille. Selon la tradition, un veau, avant la naissance, était retiré du ventre de sa mère et sacrifié. Les femmes, en particulier, se massaient dans le temple de Vesta, dans le Forum de Rome, où elles faisaient quelque offrande à leur déesse, qui avait le pouvoir d’octroyer la fertilité.

Vesta est restée vivement populaire même après l’avènement du christianisme, jusqu’à ce que, en 391 avant J.-C., l’empereur chrétien Théodose Ier abolisse les rites païens comme les célébrations des solstices et fasse fermer le temple du Forum. Au siècle suivant, la plupart des temples avaient été détruits ou convertis en églises chrétiennes.

Avant ce voyage, j’ai eu des contacts avec le fondateur de Pietas par courrier électronique. L’association rend un culte à Apollon – dieu de la Lumière, de la Guérison, de la Poésie, de la Vérité et du Soleil, entre autres choses – le 21 juin, jour le plus long de l’année dans l’hémisphère Nord.

Le portail s’ouvre pour révéler le lieu où auront lieu les célébrations, un petit temple traditionnel construit par les membres de l’association dans la vaste cour paysagée d’une grande villa. À l’entrée de celui-ci, quatre colonnes au chapiteau richement orné et recouvert d’or et quatre marches montant vers un intérieur des plus simples, au centre duquel une statue d’Apollon en albâtre blanc trône, entourée de bougies.

Des fidèles aux profils éclectiques

Issu de la religion grecque antique [et adopté par les Romains qui n’ont pas changé son nom], Apollon conduisait le soleil à travers le ciel dans son char de feu doré. Avec ses boucles blondes qui scintillaient sous le soleil, il était révéré pour sa jeunesse, sa beauté et sa force. Pourrait-on trouver meilleur dieu à honorer en ce jour où l’axe de rotation de la Terre est le plus incliné en direction du soleil ?

Les membres de Pietas, passionnés ou experts de la Rome antique, présentent des profils éclectiques : je discute notamment avec un critique d’art, un électricien, un économiste et un traducteur. Jeunes, vieux, rats des villes ou rats des champs venant de toute la péninsule, ils partagent un esprit chaleureux et hospitalier, et le désir de revenir aux “saines” valeurs des anciens Romains.

Archéologue de métier, Giuseppe Barbera, le fondateur et chef spirituel de l’association, souligne l’importance que celle-ci attache à la liberté individuelle et à l’idée que chacun a le pouvoir et le droit, reçu des dieux et déesses, de rechercher la paix intérieure par le biais des pratiques spirituelles antiques. Une importance qu’il souligne avec cette citation d’Appius Claudius Caecus, homme politique du IIIe siècle avant J.-C. :

Faber est suae quisque fortunae. Chaque homme est l’artisan de sa propre fortune.”

Son père, Gianfranco Barbera, professeur de restauration et de conservation d’œuvres d’art à l’université de Crotone [en Calabre], a mené des recherches sur les traditions – traditions qu’il a adoptées – de l’alchimie, de l’astrologie et de la théosophie. Dans les années 1960, il a pris la tête d’une communauté d’universitaires qui partageaient ses vues. Décidé à poursuivre le travail de son père en célébrant les vertus romaines, en particulier la pietas, et en partageant la joie des traditions antiques, Giuseppe Barbera a fondé l’Associazione Tradizionale Pietas en 2005.

“Pietas vous trouve”

La pietas, mot latin signifiant “devoir”, “conduite religieuse” ou encore “dévotion”, est la vertu principale d’Énée, héros de L’Énéide de Virgile. “L’équité, la loyauté, le respect de la parole donnée, l’observation du sacré, l’amour de la famille… Nous essayons de mettre en avant la découverte de soi, l’éveil”, explique Barbera.

“La pietas désigne notre engagement et notre dévotion envers nos parents, enfants, conjoints et amis. Notre devoir commun est d’œuvrer pour la justice et la paix pour tous.”

Il n’existe pas de prérequis officiel pour faire partie de l’association. Il suffit de remplir le formulaire disponible sur le site Internet du groupe. On reçoit ensuite un manuel pour pratiquer la religion romaine d’aujourd’hui, manuel qui comprend des prières et des pratiques que l’on peut effectuer chez soi, en privé.

“J’ai toujours ressenti une connexion avec les dieux et les déesses de l’Antiquité, une attraction”, me dit Federica Savia, une jeune mère venue de Catane, en Sicile, où elle vit, pour célébrer le solstice au temple d’Apollon d’Ardea avec ses amis de Pietas. “Pietas vous trouve.”

Une communauté religieuse officielle

Le fait est que tous les membres de l’association avec lesquels j’ai discuté ont appris son existence par hasard, le plus souvent par le bouche-à-oreille. Pietas accueille à bras ouverts tous ceux qui veulent en apprendre davantage sur les traditions antiques, mais elle ne fait pas de prosélytisme ni ne cherche à recruter de membres. Moi aussi, je l’ai découverte par un hasard de la vie, après être tombée sur un article de presse consacré à un mouvement similaire en Grèce.

Sise à Rome, l’association Pietas compte plus de 300 groupes locaux et un total de 1 600 membres, nombre qui grandit de jour en jour, dans des villes de toute l’Italie, notamment Bologne, Gênes, Milan, Palerme et Venise. L’Italie, un pays dont plus de 90 % de la population fait partie de l’Église catholique romaine, a reconnu Pietas comme une communauté religieuse nationale en 2020.

“Nés libres, à l’image parfaite des dieux”

“La force de la nature nous connecte tous. Les dieux et déesses de l’Antiquité travaillent pour le bien-être de l’humanité, dit Barbera. Loin du christianisme, dans lequel nous naissons tous pécheurs, nous chérissons l’idée d’être tous nés libres, à l’image parfaite des dieux. Les dieux vivent en nous, ils nous relient au cosmos. Nous croyons en la liberté absolue, dont chaque personne mérite de jouir, de cultiver sa propre spiritualité. Notre mission sur terre est de nous aligner avec l’harmonie de l’univers.”

Haussant les épaules, Savia commente :

“Jamais je n’ai accepté le catholicisme. Les dieux antiques me donnent la force d’affronter les difficultés de la vie tout en intensifiant ses joies.”

Les groupes locaux de Pietas ont construit des temples dans l’ensemble de l’Italie, y compris un sanctuaire dédié à la déesse Minerve, à Pordenone, dans la région du Frioul-Vénétie Julienne, dans le nord-est du pays, et un autre à Apollon, à Palerme. Un temple à Cérès est en construction à Enna, en Sicile.

Une pratique personnelle

Pietas encourage ses membres à développer une pratique spirituelle personnelle à leur rythme, chez eux. “Notre culte est centré sur la pratique personnelle, souligne Barbera. Notre communauté se rassemble comme une famille, aux grandes occasions, pour se soutenir et exprimer sa solidarité. Mais comme une chenille se transforme en papillon seule, dans son cocon, chacun de nous doit d’abord comprendre, de son côté, comment se synchroniser avec le cosmos, dans le but de transformer sa vie spirituelle.”

En lieu et place d’ouvrages religieux, les fidèles de Pietas utilisent les mythes antiques pour guider leur travail spirituel, notamment ceux de L’Illiade et L’Odyssée, d’Homère, Les Métamorphoses d’Ovide, L’Énéide de Virgile, ainsi que les œuvres de Sénèque, Cicéron, Platon, Plutarque et Marc Aurèle.

“Les mythes sont sacrés à nos yeux, dès lors que l’on sait les lire tels qu’ils sont censés être lus, c’est-à-dire en profondeur, poursuit Barbera. Ces textes antiques enseignent comment amorcer une quête spirituelle. Platon nous rappelle que les mythes, en soi, ne sont que des fables. Cependant, si nous en faisons une lecture ésotérique, si nous plongeons en profondeur vers leur véritable signification, nous pouvons découvrir tous les secrets du cosmos – le divin, l’humain et le cosmique – en nous-même.”

Feu rituel et oblation

Outre les célébrations annuelles du solstice d’été, les membres se rassemblent pour fêter Natalis Urbis, le 21 avril, date anniversaire de la fondation de Rome ; Saturnalia, une semaine de festivités en l’honneur du dieu de l’Agriculture Saturne, laquelle coïncide avec le solstice d’hiver ; et Dies Natalis Solis Invicti, en hommage à Sol Invictus, le dieu du Soleil officiel de l’Empire romain tardif.

Les célébrations de Pietas sont généralement dirigées par l’aîné des présents. Le groupe se réunit autour d’un feu rituel, chacun faisant une petite oblation – fleurs, parfum, pain, vin. “Chaque offrande est choisie en fonction de ses caractéristiques et de sa symbolique, explique Barbera. Par exemple, à la déesse Flora, on offre des fleurs ; à Vénus, des fleurs ou de l’encens au bois de santal et au myrte ; à Jupiter, du vin ; à Apollon, de l’encens et du laurier. Ces dons sont accompagnés de prières et d’hymnes antiques.”

Les rituels sont suivis d’un banquet. “Passer du temps ensemble et entretenir de bonnes relations est considéré, dans notre tradition, comme la meilleure façon d’honorer les dieux, qui apprécient que les humains vivent en paix et en harmonie.”

Une porte sur la Rome antique

Les festivités du solstice d’été commencent par un bain rituel : quelques membres venus en maillot sautent dans la piscine d’eau salée bleu vif qui jouxte le temple d’Apollon ; d’autres, comme moi, se rincent simplement les mains. Après cela, chacun enfile une toge blanche. Certains portent des sandales en cuir lacé. Les femmes revêtent un châle blanc. Rien de plus facile que de croire que j’ai réellement ouvert une porte sur la Rome antique.

Tel le pontifex maximus [grand prêtre] de Pietas, Barbera bénit rituellement chaque membre en lui donnant quelques petits coups sur le bras avec des branches d’olivier auxquelles est attaché un bouquet aromatique composé de sauge, basilic sauvage et romarin. “Au solstice d’été, la force de la lumière est à son zénith. Que la lumière du soleil vous recharge et fasse rayonner votre force et votre joie intérieures”, proclame-t-il.

Le groupe, qui rassemble une quinzaine de membres de Pietas et trois autres personnes qui, comme moi, sont attirées par les traditions des anciens Romains, se réunit devant le temple, certains allant déposer des offrandes aux pieds de la statue d’Apollon, pendant que Barbera chante des louanges au soleil en latin. Savia dépose devant Apollon une statue de Jupiter qu’elle a apportée.

Prier pour apaiser les maux du monde

Les mythologies gréco-romaines vénéraient Apollon et son fils Asclépios, tous deux dieux de la Guérison. Mais tandis qu’Asclépios soignait les maladies du corps, Apollon guérissait les maux du monde. Aussi, prier Apollon, c’est prier pour que son propre esprit, mais aussi celui du monde, soit purifié des peines qui perturbent l’ordre parfait du cosmos.

On allume un petit feu sur un piédestal. À côté de Barbera, sa femme, Noemi, tient en équilibre leur fils de quelques années avec une telle habileté qu’on croirait Cybèle, la déesse mère de Rome. Leur fille de 11 ans participe joyeusement à la brève mais puissante cérémonie.

Ensuite, nous nous asseyons tous pour partager un agréable pique-nique dans la cour ; nous nous régalons de salades de pâtes et de pastèque rafraîchissante à l’ombre d’une pergola.

Retour au splendide chaos de Rome

Je demande à un des membres, Matteo Casagrande, un électricien et masseur d’une vingtaine d’années originaire de Polcenigo, comment je pourrais insuffler la sagesse des dieux et des déesses dans ma vie à Chicago.

“Commence par nouer une relation avec les Lares, les dieux du foyer qui vivent chez toi, conseille-t-il. Chaque maison a des esprits domestiques. Ce sont les esprits sournois qui perdent tes lunettes.” Il me suggère aussi d’installer un petit autel, un lararium, où prier et effectuer de petites offrandes de nourriture et de boisson aux Lares, qui, s’ils sont espiègles, sont aussi protecteurs.

Avec Savia et un autre membre, je fais du stop depuis la ville assoupie d’Ardea pour retourner dans le splendide chaos de Rome. En chemin, nous parlons de Minerve, ma déesse favorite, et de la croyance des anciens Romains en l’immortalité de l’âme. “Peut-être qu’un jour, je courais dans la Rome antique”, plaisanté-je.

“Peut-être mon amour de l’Italie vient-il du fait que j’ai vécu ici, il y a plusieurs vies.”

Savia sourit : “Je crois que nous sommes attirés par les personnes et les lieux que nous avons connus dans le passé et par les personnes que nous avons besoin de connaître dans le présent.”

Récit. J’ai célébré le solstice d’été comme les Romains de l’Antiquité