Gad Elmaleh raconte sa foi : « Je rêve du moment où on se parlera vraiment »

Depuis quelques mois déjà, on voyait son nom et son visage apparaître à intervalles réguliers dans le paysage catholique. On s’était familiarisé avec la présence de Gad Elmaleh dans différents lieux, même si elle était surprenante au départ. Ici, dans la cité mariale comme coproducteur du spectacle ­Bernadette de Lourdes et pèlerin devant la grotte au bord du Gave, là, étudiant la théologie au Collège des Bernardins. Puis à Paray-­le-Monial pour les sessions de l’Emmanuel, ou encore lors d’une retraite à l’abbaye de Sénanque. On le retrouve enfin, au printemps dernier, place Saint-Pierre à Rome pour la canonisation de Charles de Foucauld.

Éveillant d’abord la curiosité, le comédien de confession juive nous a finalement devancés en ­évoquant cette quête spirituelle dans un film, Reste un peu, qui sort en salles le 16 novembre. Une histoire de foi, d’amour aussi, mais de famille surtout. Cette pudique tribu qu’on aime, qui nous porte souvent, et nous retient parfois. Dans ce long métrage intimiste, le spectateur retrouve Gad Elmaleh dans un registre plus sérieux que celui auquel il avait habitué… tout en conservant la légèreté qui le caractérise.

C’est d’ailleurs ce qui surprend le plus dans le personnage de l’humoriste, lorsque nous faisons sa connaissance à Paris, dans un hôtel du XVIe arrondissement, là où justement se déroule l’action de son film. Son accueil franc, spontané, tranche avec l’aura qui l’entoure. Le tutoiement vient facilement, les blagues aussi.

Alors, baptisé ou non ? Chrétien ou juif ? En fait, peu importe. Reste un peu est un film sur le lâcher-prise. Accepter de ne pas savoir, d’être dans un entre-deux. Et pour Gad Elmaleh, c’est très bien comme ça. 

La scène se déroule lors de la première projection presse de Reste un peu, à laquelle La Vie assiste mi-septembre. À la sortie de la salle de cinéma, nous discutons avec des consœurs de la presse chrétienne. Ce film est-il une fiction… ou un témoignage ? Soudain, une amie de Gad Elmaleh, qui se présente comme directrice d’antenne de Radio J, nous lance : « Ce film est une fiction. Gad est juif, il s’intéresse simplement au catholicisme d’un point de vue intellectuel, il ne compte pas se faire baptiser… » Rencontre.

Une affaire de famille. Plus vrais que nature, Régine et David Elmaleh incarnent dans le film leurs propres rôles de parents.

• LAURA GILLI

En entendant votre amie nous parler ainsi, j’ai eu l’impression d’être dans l’esprit du film et de le vivre en direct en sortant de la salle !

C’est très drôle parce que cette amie m’a appelé à ce moment-là et m’a dit : « Gad, je voudrais te remercier parce qu’à la fin de ton fin j’ai pu parler avec des cathos ! On ne se parle jamais, c’était génial, je veux les revoir, je veux faire des trucs avec eux à la radio… » Rien ne pouvait me faire plus plaisir ! C’est exactement ça, cette anecdote est complètement dans l’esprit du film, ça le dépasse même. En tant qu’artiste, acteur et metteur en scène, je cherche souvent des histoires à raconter.

La plupart de mes spectacles sont autobiographiques, mais là c’était différent. J’ai pris ma quête spirituelle comme un sujet de film qui se présentait à moi, puisque je vis le sujet de l’intérieur. Je fais un chemin spirituel à 50 ans qui me mène vers des voies, des personnes que je ne connaissais pas. Je me suis nourri de ça pour le film et, à l’inverse, je me nourris du film pour mon propre chemin. En revanche, certaines choses ne sont pas vraies dans la vie… mais je ne vous dirai pas lesquelles !

Comprenez-vous que les gens puissent se poser la question ? Êtes-vous chrétien ou juif ?

Cette question est légitime ! Je ne me suis pas fait baptiser, donc je ne suis pas catholique, mais j’assume pleinement mon intérêt, ma curiosité, ma recherche… qui s’est renforcée par mon étude des textes et des commentaires de la Torah quand j’étais petit. La beauté, la richesse de ces textes m’ont beaucoup préparé à ça.

Est-ce vraiment important de connaître le résultat du « match », si je suis juif ou catho ? Car le match est encore en cours ! Le chemin est encore en train de se faire. Mais j’ai trouvé les gens, même dans les milieux très cathos, vraiment bienveillants à ce sujet. Je suis très touché par la réception, l’écoute de ce chemin qui, au-delà d’une satisfaction immédiate simpliste, d’une volonté type « je te veux dans mon équipe », marque une écoute vraie et généreuse de mon questionnement.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec les vraies gens de la vraie vie et pas des acteurs ? Vos parents, le curé… Tout le monde joue son propre rôle !

Je pense sincèrement que je n’aurais pas eu la même émotion, la même vérité avec des acteurs. Dans ce film, se joue quelque chose de personnel, d’intime, et au-delà de la thématique de la religion, il y a un vrai engagement de ma part. Cela n’aurait pas été pareil si un acteur avait joué le prêtre ou mon père. Cela m’oblige à être vrai. Je ne peux pas jouer, faire semblant. ll n’y a aucune marge d’erreur.

En général, j’ai tendance à préférer les documentaires plutôt que les fictions. En ce moment, je regarde un documentaire sur le mont Athos. C’est fascinant ! Je préfère le voir avec les vrais gars, leur quotidien de moines, c’est plus habité. C’est comme ça que j’apprends des choses sur le christianisme : j’en regarde sur le protestantisme, la Trinité, les maronites, les chrétiens d’Orient, qui était le curé d’Ars, Padre Pio…

Cela relève-t-il d’un intérêt intellectuel, de la fascination, de la curiosité… ou de la profondeur ?

Tout cela à la fois ! Je suis très intrigué et curieux d’apprendre, mais je le suis encore davantage en ce qui concerne la religion catholique. Tout vient de cette rencontre que j’ai faite très jeune dans une église de Casablanca, au Maroc, avec la figure de Marie, relatée dans le film. Mais c’est ma nature : si je m’intéresse à quelque chose, j’y vais à fond, j’étudie le sujet, au Collège des Bernardins, dans mes lectures… (Il jette un œil vers un livre que nous lui avons offert au début de l’entretien, Saint Charles de Foucauld, passionné de Dieu, de Jacques Gauthier, Éditions de l’Emmanuel) Le livre que tu m’as apporté, je vais le lire, tu peux en être sûre ! (Il feuillette les différents chapitres.) Imiter Jésus à Nazareth, aimer par-dessus tout, le frère universel…

• LAURA GILLI

On vous a d’ailleurs croisé, place Saint-Pierre, lors de la canonisation de Charles de Foucauld.

Je suis interpellé, curieux, fasciné par l’histoire de Charles de Foucauld. Je suis allé à Rome pour lui. J’ai eu le privilège de m’y rendre avec François ­Asselin, l’employeur du jeune charpentier ayant chuté de 15 m, dont la survie miraculeuse a été attribuée au saint. On est tous les deux passionnés par son histoire, on en parle beaucoup.

Charles de Foucauld est passé de la débauche à une vie de militaire, puis de catholique pratiquant, avant de devenir ermite, moine… Son histoire, c’est une vraie série ! Je rêve de réaliser un film épique sur Charles de Foucauld, joué par Pierre Niney !

Qu’est-ce qui vous parle le plus chez Charles de Foucauld ?

(Il désigne le chapitre sur le frère universel.) Ça ! C’est à travers son histoire que j’ai vraiment découvert ce qu’était la conversion dans le catholicisme. Beaucoup de choses me marquent chez lui : la curiosité de l’homme, en tant que géographe, explorateur. Il offre un outil, un dictionnaire au peuple touareg parce qu’il s’intéresse à eux, il veut que d’autres puissent communiquer avec eux. Pour faire ce parcours à travers le Maroc, il se déguise en juif, aux côtés d’un rabbin.

Chez les musulmans, il découvre la dévotion dans la prière. Tu imagines ? Un catho déguisé en juif pour pouvoir passer inaperçu et parler aux musulmans ! C’est ça qui me touche profondément chez lui, le frère universel. Et puis, je suis arabophone, mon grand-père est berbère…

Vous êtes un peu un vagabond : né au Maroc, parti vivre au Québec, puis revenu en France, avant de repartir aux États-Unis. Et côté spiritualité, vous êtes juif tout en tendant vers le catholicisme…

À la fin du film, Delphine Horvilleur dit ceci : « N’es-tu jamais autant toi-même que lorsque tu te mets en mouvement vers un ailleurs ? N’est-ce pas là que tu es le plus vrai ? » Et, en même temps, elle ferme le truc et ça ne m’arrange pas, quand elle dit : « Ton chemin s’arrête-t-il vraiment devant une église ? » (Il feuillette de nouveau le livre sur Charles de Foucauld.) La prière d’abandon ! C’est génial ça.

« Mon Père je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira, quoi que tu fasses je te remercie, je suis prêt à tout, j’accepte tout car tu es mon Père… »

C’est la chanson ! (Il lit.) « Je ne désire rien d’autre mon Dieu, je remets mon âme entre tes mains, je te la donne mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur, parce que je t’aime. (Il souffle, ému.) Et que ce m’est un besoin d’amour de me donner, de me remettre entre tes mains sans mesure, avec une infinie confiance car tu es mon Père. » Wow !

À qui adressez-vous cette prière ?

À Dieu ! Ce qui me sidère le plus dans toutes les prières que Charles de Foucauld a écrites, c’est la manière dont il les a incarnées. J’ai beaucoup entendu la prière d’abandon, mais elle m’émeut toujours, car c’est une vraie mise à nu, une vulnérabilité. Quotidiennement, depuis que je suis gamin, je récite une prière juive le matin, qui dit textuellement que chaque jour est un renouveau de l’âme, une nouvelle naissance, et on rend grâce à Dieu de nous donner encore un jour, chaque matin. (Il dit la prière en hébreu.)

J’aime aussi la prière du matin que l’on attribue à sainte Thérèse d’Avila : « Seigneur, dans le silence de ce jour naissant, je viens Te demander la paix, la sagesse, la force. Je veux regarder aujourd’hui le monde avec des yeux tout remplis d’amour ; être patient, compréhensif, doux et sage ; voir au-delà des apparences tes enfants comme Tu les vois Toi-même, et ainsi ne voir que le bien en chacun », etc. Certains disent que ça vient de sainte Thérèse d’Avila, d’autres de saint François d’Assise… De toute façon les cathos vous n’êtes jamais d’accord !

Dans votre film, vous racontez cette expérience à Casablanca. À 7 ans, vous bravez l’interdiction de vos parents d’entrer dans une église, et tombez nez à nez avec une statue de la Vierge. Que se passe-t-il à ce moment-là dans votre tête ?

Je suis très ému, je ressens une plénitude, une joie, une douceur que je n’ai jamais connues… et je me demande pourquoi on m’a interdit d’être là. Quand je suis entré, je ne savais même pas que c’était une église ! La seule info que j’ai sur ce lieu, c’est : « Gad, n’entre jamais là. » J’y vais parce que c’est interdit, que je suis un enfant, et que je veux voir ce qu’il s’y passe. Ma sœur, qui entre avec moi, ressort totalement indifférente. Moi, je pleure. D’émotion, de plénitude, de joie, de bonheur. D’un côté l’interdiction, de l’autre la figure de Marie, les contradictions s’entrechoquent et explosent.

Au fil des années, comment vous êtes-vous senti accompagné par elle ?

Pendant un temps, j’étais éloigné de tout ça. J’ai continué à pratiquer mon judaïsme, à faire des études… Le moment où je me replonge dans cette expérience, c’est quand je décide de coproduire la comédie musicale Bernadette de Lourdes (spectacle qui se joue dans la cité mariale depuis juillet 2019, ndlr) et que je débarque à Lourdes. D’un coup, tout remonte à la surface. Je suis saisi. Alors qu’à l’époque, je n’avais connu que l’émotion, là, j’y trouve un sens. Je comprends que c’était une évidence, que cette rencontre quand j’étais gamin était un rendez-vous.

Je m’identifie beaucoup à Bernadette de Lourdes, cette petite qui a un secret, une flamme, ce quelque chose qui n’appartient qu’à elle. En discutant avec Roberto, mon coproducteur (lui-même catholique, ndlr), je réalise que la Vierge de Casablanca était en fait Notre-Dame de Lourdes. Quand je suis retourné au Maroc pour tourner le film, ça m’a bouleversé. Je ne voulais pas me filmer en train de pleurer, mais avant et après les prises, j’étais en larmes ! Revenir là 40 ans après était un retour à la vérité.

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Dans le film, Gad, qui est juif, désire se convertir au catholicisme par intérêt pour la spiritualité chrétienne. Ci-dessus, à l’église Sainte-Cécile, à Boulogne-Billancourt, avec Mehdi Djaadi, comédien (à g.), sœur Catherine, et des paroissiens.

• LAURA GILLI

Vous avez passé beaucoup de temps aux États-Unis ces dernières années, où le rapport à la foi est beaucoup plus décomplexé. Cela vous a-t-il aidé à exprimer votre quête ?

Dans mon dernier spectacle, je me moque justement un peu des cathos qui ont peur d’afficher leur foi, et je leur dis gentiment : c’est quoi votre problème ? Pourquoi les catholiques sont-ils si complexés en France, comparés aux autres confessions ? Je sais que l’Église en France porte dans son sillage des choses lourdes, douloureuses de l’histoire, mais c’est étrange de ne pas vouloir partager sa foi dans le quotidien.

Plus une identité est assumée dans une communauté, plus les autres peuvent venir vers toi et donc plus c’est ouvert à l’extérieur. Je rêve du moment où on se parlera vraiment, et où on ne se contentera pas de faire des actions œcuméniques. Ce que je voudrais, c’est que tu viennes voir comment est le shabbat, que tu m’emmènes aux Rameaux, et ensuite, on en parle !

Avez-vous été inspiré par les parcours de juifs qui ont adhéré à la foi chrétienne sans aller jusqu’au baptême, comme les philosophes Simone Weil ou Henri Bergson ?

Il y en a un qui m’inspire profondément, même si je n’ai absolument pas envie de suivre le même chemin, c’est le cardinal Lustiger. J’aurais rêvé de parler à deux personnes, lui et Michael ­Jackson ! J’aurais aimé que le cardinal me raconte son chemin… Mon film se termine d’ailleurs avec ses mots : « J’ai estimé que je devenais juif parce qu’en embrassant le christianisme, je découvrais enfin les valeurs du judaïsme, bien loin de les renier. » C’est un message que j’adresse à tous, aux cathos, aux juifs… Cessons d’avoir peur les uns des autres, parlons, tranquille. Il n’y a qu’un Dieu, je crois.

Vous avez connu des années un peu compliquées, dernièrement, avec des accusations de plagiat, notamment. Vous avez peut-être eu l’impression que les gens vous tournaient le dos… Votre intérêt pour la spiritualité vous a-t-il aidé à ce moment-là ?

Ces accusations n’ont été qu’un tourment parmi d’autres ces dernières années. Mais, lorsque nous sommes malmenés, ne fait-on pas un peu l’inventaire, un point avec soi-même ? À quel point ai-je mis de l’orgueil dans mon travail pour que ces accusations soient si difficiles à vivre pour moi ? « At the end of the day », comme disent les Américains, que me reste-t-il ?

Finalement je suis reconnaissant de tout cela. En définitive, ça m’a fait beaucoup de bien : je me suis remis en question, je suis davantage allé vers les bonnes personnes dans mon métier, dans mes amitiés… En termes de création, ça m’a aussi fait vouloir aller vers des choses singulières, uniques, pour qu’on ne les associe pas à ce que d’autres ont fait avant moi. Après, certains diront peut-être que j’ai plagié la vie de Lustiger ! 

Le film : Reste un peu
Interrompant subitement son rêve américain, Gad Elmaleh rentre à Paris. Pourquoi ? Personne n’a trop compris. Gad est rentré, c’est l’essentiel pour ses parents qui l’adulent. Jusqu’à ce jour où, en rangeant la chambre de son fils, Régine Elmaleh découvre une statue de la Vierge Marie dans la valise de Gad. Scandale, humiliation, trahison même pour la famille séfarade, lorsqu’elle apprend la vraie raison du retour du fils prodigue : le baptême. Catéchumène dans une paroisse de l’Ouest parisien, touché depuis l’enfance par la figure de la mère du Christ, le comédien juif s’apprête à entrer dans l’Église catholique. Ira-t-il jusqu’au bout de sa démarche, malgré les profondes dissensions avec ses proches ? Comme Abraham et Moïse avant lui, Gad poursuit son exil vers un ailleurs. Le tout entouré de ses proches qui jouent aussi leur propre rôle.
Certains qualifieront ce film de nombriliste : Gad, son parcours, ses doutes, ses proches. Pourtant, on peut dire qu’il fait du bien. Les catholiques, au sein d’une Église de France divisée, s’écharpent sur des polémiques, des visions du sacerdoce, des façons de célébrer la messe… quitte, parfois, à en oublier l’essentiel. En racontant son chemin de foi, Gad Elmaleh pose sur l’Église un regard neuf… renouvelant ainsi le nôtre. À l’issue de la projection, une question reste sur les lèvres : fiction ou témoignage ? Peut-être que ce que suggère le film, justement, c’est d’accepter qu’il ne nous appartient pas de répondre à la question. Dieu seul le sait. En salles, le 16 novembre 2022.
La Vie aime beaucoup

Gad Elmaleh raconte sa foi : « Je rêve du moment où on se parlera vraiment »