Revoir Andrzej : la folie Żuławski


Revoir Żuławski. Toucher l’âme des comédiens et des comédiennes par l’entremise de sa kamera, comme il aimait à le clamer dans sa langue natale à chaque nouvelle prise : telle aurait pu être la quête du célèbre cinéaste polonais disparu il y a près de sept ans désormais, soit quelques semaines à peine après la sortie en salles de son dernier film, l’amphigourique et nébuleux Cosmos. Andrzej aurait aujourd’hui fêté ses 82 ans d’existence si la Faucheuse n’avait eu raison de sa santé un triste jour de février 2016, laissant derrière lui une Oeuvre cinématographique proprement impressionnante, riche de treize longs métrages peu ou prou inclassables et souvent passionnels, passionnés et passionnants à voir ou à revoir au gré de sa cinéphilie. Ayant débuté sa carrière en Pologne avec deux films mettant en lumière la culture peu glorieuse de son pays au tout début des années 70 (La troisième partie de la Nuit et Le Diable) Andrzej Żuławski poursuivit son travail en France dès 1974 avec L’important c’est d’aimer en offrant à la mythique Romy Schneider un rôle absolument flamboyant avant de jeter son dévolu sur Isabelle Adjani au moment de l’écriture de son terrifiant Possession quelques années plus tard, film duquel l’actrice française aura bien du mal à entièrement se remettre en raison d’un tournage des plus éprouvants.

« Un homme charmant, très séduisant pouvant se changer d’un coup en véritable démon » disait de lui Bruno Nuytten. « Un faux chaman usant de ressorts chamaniques » aime à dire son fils Xawery. « Une aura de gourou » se plaît à rajouter le directeur de production Antoine Gannagé pour mieux qualifier le Grand Homme au moment du tournage de L’Amour Braque… Autant d’impressions fortes et fascinantes sur un réalisateur comptant parmi les plus importants des années 70 et 80, cinéaste érudit tour à tour apatride et slave jusqu’à l’os, amoureux de la France et incompris de son peuple natal dans le même temps, technicien unique en son genre au style immédiatement identifiable, mélange de mysticisme et d’exubérances hautes en couleurs. Également compagnon de la célèbre « fiancée des français » Sophie Marceau du milieu des années 80 au tout début des années 2000 Andrzej Żuławski la dirigea à quatre reprises devant sa caméra-transe, avec des films aussi somptueux que Mes nuits sont plus belles que vos jours ou La Note Bleue. Retour en forme d’hommage posthume sur cinq films majeurs de son Oeuvre empreinte de frénésie et de tumultes mêlés, l’une des plus originales qu’ait pu nous réserver le cinéma européen de ses cinquante dernières années.

1) Le Diable (1972):

Après La troisième partie de la Nuit (son premier long métrage accueilli par une presse et un public peu ou prou consensuels à l’orée des années 1970 selon les dires de son frère Mathieu, ndlr) Andrzej Żuławski écrit et réalise Le Diable, étrange parabole politico-religieuse tenant lieu dans la Pologne du début du XVIIIème Siècle et mettant en scène Jakub, un noble d’origine slave croisant sur son chemin une figure trouble, insaisissable et potentiellement manipulatrice donnant son titre audit film. Intéressante à bien des égards, comme perdue entre deux époques (ici la technicité tour à tour virtuose et orchestrée façon à hue et à dia, très moderne, du tournage ; là les décors extérieurs et intérieurs archaïques d’une Pologne quasiment fantasmatique) Le Diable est une oeuvre certainement déterminante dans la carrière du cinéaste. Ainsi, sous le joug d’une censure jugeant le film « trop violent » Żuławski tournera par la suite bon nombre de ses longs métrages en France, pays estimant davantage sa sensibilité et son absence de compromis artistiques.

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Sur près de deux heures de pellicule le grand Andrzej scénographie d’ores et déjà le chaos, insufflant à son récit et à ses images une bonne dose de théâtralité ; re-définissant dès les premières minutes la notion de personnage il semble envisager sa fresque historique comme un singulier terrain de jeux dramaturgiques en tout genre : figures fonctionnelles, souvent proches de l’archétype les personnages se croisent, pactisent et se confondent jusqu’à parfois s’interchanger, brouillant la frontière ténue séparant le réel de l’imaginaire et/ou de la mémoire déformée du beau et torturé Jakub… C’est pour cette raison que Le Diable demeure une oeuvre étrange voire nébuleuse, pour ne pas dire médusante : par ailleurs ultra-référencée (le visionnage dudit métrage nécessiterait presque une connaissance préalable de l’Histoire politique de la Pologne pour une compréhension optimale de son propos, ndlr) elle semble en permanence présenter son héros tour à tour en acteur et en spectateur des évènements qu’il vit et/ou revit au gré des séquences, situations à travers lesquelles ce mystérieux camelot spirituel l’entraîne jusqu’à la déraison. Une certaine idée de la distanciation théâtrale mêlée à une exubérance visuelle et musicale pas loin d’être déconcertante pour un film pour le moins intrigant, à l’image de cette entité interprétée par un Wojciech Pszoniak délibérément outré…

2) L’important c’est d’aimer (1975):

Suite à la censure provoquée par Le Diable le cinéaste polonais décide de tourner son troisième long métrage en France sous l’égide de Albina Du Boisrouvray, productrice aux choix artistiques résolument atypiques et audacieux (elle finance entre autres choses France Société Anonyme, le premier long métrage de Alain Corneau tourné la même année, ndlr). Ce sera L’important c’est d’aimer, mélodrame de prestige au casting européen hors-paire mettant en abyme les mécanismes fascinants et auto-destructeurs du cinéma et constituant certainement le film le plus célèbre – et l’un des plus estimés et estimables – film de Andrzej Żuławski. Offrant à Romy Schneider un rôle à hauteur de sublime (la glamour, vulnérable et insondable Nadine Chevalier) le réalisateur convoque également le puissant Fabio Testi, le terrifiant Klaus Kinski et l’extraordinaire Jacques Dutronc pour compléter sa destinée dramaturgique ; loin de s’en tenir simplement à ce qu’il raconte (le récit est – ni plus, ni moins – celui d’un triangle amoureux empreint de toxicité sur fond de carrière artistique, ndlr) L’important c’est d’aimer brille résolument de sa mise en scène inventive et virevoltante : caméra tournoyant autour de ses figures hissées au rang de montagnes, close-up sur le visage de Romy Schneider proprement inoubliables, ludisme tragi-comique du personnage du mari de Nadine incarné par un Dutronc magnifique en clown triste désabusé ou encore apparition fulgurante du regretté et génial Michel Robin, impeccable en vieux garçon alcoolique et un rien illuminé…

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Toujours surprenant, cultivant le sens aigu de la rupture de ton et de l’effet désarçonnant ledit métrage s’impose étrangement comme un sublime ersatz des films de la Nouvelle Vague godardienne auquel Żuławski aurait insufflé toute sa flamboyance émotionnelle. Le Mépris vient inéluctablement à l’esprit à l’écoute du thème-leitmotiv lancinant composé par Georges Delerue, de la même façon que l’humour pince-sans-rire du personnage de Jacques Dutronc n’est pas sans rappeler l’iconoclastie d’un film tel que Pierrot Le Fou… Malgré l’obscénité intrinsèque au milieu dépeint (Nadine Chevalier fricote avec le cinéma pornographique à des fins subsistantes) l’ensemble ne tombe jamais dans la vulgarité ni le stupre abêtissant, dégageant au contraire une infinie tristesse ainsi qu’une profonde empathie pour son quatuor de personnages principaux. Même Kinski – à l’époque extrêmement controversé pour ses frasques herzogiennes, ndlr – parvient à transmettre une étonnante subtilité de jeu et de profondeur en la figure de son personnage d’acteur excentrique et jusqu’au-boutiste. Plus que d’aucuns garderons longtemps en tête les premières minutes de cette peinture cinématographique au coeur desquelles Romy accouche d’émotions rarement égalées jusqu’alors, entre conditionnement, précision et lâcher-prise. Du grand Art.

3) Possession (1981):

Lourde dans sa charge thématique, visuellement extrême et fascinante Possession demeure de toute évidence une oeuvre particulièrement violente et aux prétentions cathartiques assumées par son auteur-réalisateur, accouchée dans une douleur post-conjugale aux allures de champ de ruines existentiel. Fruit de la rupture de Andrzej Żuławski et de sa femme de l’époque Malgorzata Braunek suivie de deux mois d’écriture chevronnée gorgés de vodka et de démons intérieurs en tout genre dans l’intimité dépressive d’un hôtel new-yorkais par Żuławski himself Possession reste encore aujourd’hui pour bon nombre de cinéphiles une référence, aussi bien pour les inconditionnels du cinéaste que pour les amoureux du genre… Succédant par ailleurs au tournage maudit du saisissant Sur le Globe d’Argent (film de science-fiction dantesque tourné en Pologne sur près de deux ans dans la foulée du magnifique L’important c’est d’aimer, et qui ne sortira sous une forme inachevée qu’au sortir des années 1980, ndlr) celui de Possession s’effectue dans les espaces livides d’un Berlin désaffecté mais paradoxalement hanté par l’imprécation soviétique ambiante, prenant pour tête d’affiche une Isabelle Adjani filmée et dirigée comme jamais et un Sam Neill non moins excellent que sa partenaire…

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Un tournage qui fut pour ainsi dire un paradigme de chaos, peu ou prou catalysé par la maestria de Żuławski : folie incarnée par une Isabelle Adjani poussée au-delà de ses retranchements, un Bruno Nuytten (chef opérateur « officiel » du film et compagnon de l’actrice à l’époque, ndlr) relégué au dernier plan par un réalisateur lui préférant son cadreur fétiche Andrzej Jaroszewicz, un contexte historique malaisant pour un long métrage réalisé à l’aune de la Guerre Froide et du « Mur de la honte » et de fait un sujet morbide et terrifiant puisant sa source dans le drame vécu personnellement par le cinéaste quelques mois avant l’exécution du projet. Narrant l’évolution d’une séparation sous couvert de fantastique et avec un soupçon de polar lugubre et quasiment fantasmé le scénario de Possession laisse libre cours aux excentricités formelles de Żuławski, de mouvements de caméra renversants à des performances dramatiques défiant toute comparaison (le célèbre séquence de métro souterrain occupant une place centrale dans le métrage et dans laquelle Adjani se livre littéralement corps et âme s’avère inoubliable…) en passant par le thème emblématique de Andrzej Korzynski augurant ladite fable. Et si l’on regrette un certain penchant pour une forme un tantinet hétéroclite de la part du réalisateur (le scénario et la mise en scène, fortement caractérisés certes, manquent toutefois de liant et d’unité…) Possession reste encore aujourd’hui l’un des films les plus angoissants jamais réalisés, une date dans l’Histoire du Cinéma à découvrir d’urgence.

4) L’Amour Braque (1985):

La folie, la frénésie zulawskienne à son paroxysme : L’Amour Braque, véritable chef d’oeuvre de la décennie 80 et authentique tour de force technique et dramatique de son auteur. Les mots nous manquent pour parler d’une telle réussite cinématographique. Tout, absolument TOUT dans L’Amour Braque transpire la passion dévorante et la brillance formelle et intellectuelle de Andrzej Żuławski : une adaptation délirante de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski dans laquelle Francis Huster, Tchéky Karyo et Sophie Marceau forment un triangle amoureux mêlé de désir et de violence azimutée, adaptation magnifiée par les dialogues émoustillants et drôlatiques du parolier Étienne Roda-Gil, la musique so eighties de Stanislas et la photographie resplendissante de Jean-François Robin. Comptant en moyenne trois à quatre idées par plan L’Amour Braque est une quintessence de Septième Art à lui-seul, un absolu que jamais Żuławski n’avait encore atteint auparavant, et qu’il n’atteindra jamais plus par la suite.

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Et pour preuve : les dix premières minutes constituent probablement la meilleure introduction d’un film de cinéma, présentant une horde de gangsters affublés de masques à l’effigie de Mickey, Donald, Pluto ou encore Oncle Picsou et de combinaisons d’éboueur. En deux temps, trois mouvements ladite bande entre avec fracas dans une banque sur les nappes électroniques de Stanislas, balancent des fumigènes de toutes les couleurs dans l’enceinte du bâtiment puis toisent les guichetiers de gestes grinçants et de voix sardoniques, débitant des dialogues au sens difficilement audible… S’ensuivent une débandade et des travellings survitaminés dans les rues de la ville, un amas de sacs-poubelles contenant le pactole propulsés dans un camion à ordures et un voyage en train ramenant Mickey et ses comparses dans le coeur de la Gare de l’Est, à Paris. Sur leur route Léon (Francis Huster qui trouve ici son meilleur rôle avec La Femme Publique réalisé l’année précédente par Żuławski, ndlr), un être innocent qui sera vite pris en sympathie par le leader de la bande (Tchéky Karyo, dont le jeu exubérant et pratiquement outrancier préfigure sa prestation cartoonesque dans le Dobermann de Jan Kounen sorti en salles en 1997, ndlr)…

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En dix minutes de bruit et de fureur Andrzej Żuławski expose tout le programme d’un film réalisé sous le signe de la frénésie émotionnelle et créative. Fou, branque, braque ce septième long métrage est l’oeuvre d’un cinéaste résolument génial et fascinant, absolument inénarrable mais délectable dans le même mouvement de virtuosité. Une certaine idée de la transe filmique, donnant l’envie inexplicable de vivre l’expérience intrinsèque à un tournage que l’on aime à s’imaginer à la hauteur du résultat visible à l’écran (le réalisateur Nicolas Boukhrief, grand admirateur de Żuławski, fréquente à l’époque assidûment le plateau, frappé par l’énergie communicative du cinéaste polonais, ndlr). On notera enfin que L’Amour Braque devint rapidement le film-emblématique de son actrice principale : la belle et évidente Sophie Marceau, âgée d’à peine 18 ans au moment du tournage et qui fut dans le même temps la partenaire de vie de Żuławski sur près de seize années, soit jusqu’à La Fidélité réalisé en 2000…

5) La Note Bleue (1991):

Au coeur du XIXème Siècle, dans le giron du domaine du Nohant de Georges Sand se sont regroupées quelques-unes des figures culturelles européennes les plus influentes de l’époque parmi lesquelles figurent Eugène Delacroix, Auguste Clésinger ou encore Frédéric Chopin : voilà l’argument narratif du dixième long métrage de Andrzej Żuławski tourné sur une durée de trois mois dans l’arrière-pays corrézien, le sublime et mésestimé La Note Bleue. Fruit de la troisième collaboration entre le cinéaste et Sophie Marceau (précédée du superbe et non moins mesestimé Mes nuits sont plus belles que vos jours à la fin des années 80, concerto calembourgeois serti de mots et de choses en constante ébullition et pour lequel Żuławski retrouve l’excellent Jacques Dutronc près de quinze ans après L’important c’est d’aimer, ndlr) ce film rare et savamment éthéré demeure hélas l’un des plus grands échecs publics et critiques du réalisateur polonais ; mélange de légèreté et de profondeur, de frénésie et de douceur, de splendeurs diurnes et de nocturnes ledit métrage est à l’image de sa musique : celle du grand et indétrônable Chopin incarné avec ferveur par le pianiste polonais Janusz Olejniczak (le musicien sera entre autres choses repéré une dizaine d’années plus tard par Roman Polanski pour interpréter les passages au piano de son film Le Pianiste, Palme d’Or du Festival de Cannes 2022, ndlr), incroyable non-acteur donnant tout son corps à un film tourné et dirigé une nouvelle fois sous le signe du défi et d’une volonté inébranlable de se surpasser émotionnellement et techniquement de la part du cinéaste.

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« Baignant dans le jus » de la musique quasiment omniprésente du célèbre compositeur polonais et particulièrement avantagée par un décor unique aux innombrables aspérités filmiques La Note Bleue est une oeuvre de moindre rudesse que certains des précédents films de Żuławski (L’Amour Braque bien sûr, mais également Possession, L’important c’est d’aimer ou même La Femme Publique…) mais d’une inventivité formelle encore et toujours passionnelle et passionnante à voir ou à redécouvrir. Et si Sophie Marceau reste en deçà de sa notoriété de l’époque au point de paraître un rien sous-exploitée par son mari le personnage de Georges Sand interprété par la séduisante Marie-France Pisier occupe quant à lui le devant de la scène, véritable maître des lieux où se télescopent peinture, gastronomie, théâtre de marionnettes, badinages sentimentaux et – bien entendu – musique et harmonie de presque toutes les scènes. La Note Bleue permet en outre à Andrzej Żuławski de renouer avec son chef-opérateur attitré Andrzej Jaroszewicz, livrant ici quelques-uns des plus beaux mouvements de caméra de la filmographie de l’auteur de Possession. Pittoresque et effervescent La Note Bleue brille de sa mélancolie tour à tour singulière et prégnante, parvenant à rendre l’un des plus beaux hommages filmiques à la figure de Frédéric Chopin tout en le désacralisant avec audace et vérité, comme en témoignent sa nervosité et sa fièvre tuberculeuse impeccablement retranscrites à l’écran par Żuławski. Un très grand film qui aurait idéalement pu se hisser au rang des chefs d’oeuvre de son réalisateur s’il n’avait pas été légèrement gâché par une narration inaboutie doublée d’une fin étrangement abrupte. Cela n’en demeure pas moins remarquable et inoubliable, tout aussi excellent que le film suivant du cinéaste polonais : le terrible, organique et envoûtant Chamanka, chant du cygne du cinéma zulawskien tourné dans une Varsovie en complète déliquescence que son auteur réalisera trois ans plus tard.

Revoir Andrzej : la folie Żuławski –