Def Leppard : pas prêt de raccrocher les guitares !

Certes, en prenant son temps entre les albums, un groupe prend le risque de se confronter à des attentes trop élevées, mais l’avantage est que chaque sortie crée l’événement. C’est le cas de Def Leppard qui n’a jamais produit ses albums à la chaîne, pas par manque d’inspiration – au contraire, de leur propre aveu, ils ne sont pas près de raccrocher les gants et ont encore beaucoup de créativité en réserve – mais parce qu’un album de Def Leppard c’est « sacré ».

Et parce que la sortie de leur nouvel album Diamond Star Halos est un événement, nous avons voulu marquer le coup : après un échange passionnant avec le chanteur Joe Elliott, nous avons cette fois-ci donné la parole au guitariste Phil Collen. De quoi compléter les propos de son compère et revenir sur deux anniversaires : les quarante ans de son arrivée dans le groupe et les trente ans d’un album charnière, petit frère d’Hysteria, bien que moins réputé que ce dernier : Adrenalize.

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« Fut un temps où on avait des postes de télé en noir et blanc, et à un moment donné la couleur est arrivée. Joe a dit que c’est ce qu’il avait ressenti quand il a vu David Bowie pour la première fois. C’est exactement pareil pour moi : tout était en noir et blanc, puis dès que j’ai vu ça, c’était en couleurs. »

Radio Metal : Vous avez réalisé Diamond Star Halos entièrement à distance. Je vais te poser la même question qu’à Joe : les interactions physiques ne t’ont pas manqué ?

Phil Collen (guitare) : Non. Pour nous, c’était bien mieux comme ça. Nous pouvions aller au bout des idées. Il n’y avait pas de frustration à devoir attendre après d’autres gens ou qu’ils attendent après toi, et l’ingénieur n’avait pas à perdre toute cette énergie, à devoir repasser sur chaque partie de guitare désaccordée ou de chant pas terrible. Ainsi, nous envoyions juste nos meilleures parties et il a assemblé le tout à partir de ça. Le processus de composition était bien meilleur. Joe et moi, principalement, nous écrivions et nous nous envoyions les idées. Rien ne nous arrêtait. Quand tu es dans un groupe et que tu interagis, parfois c’est interrompu, ça ne se réalise pas, car quelqu’un d’autre a une idée. Parfois ça peut être bien, mais avec ces morceaux, j’étais tellement inspiré, tout comme Joe, que nous voulions sortir ces idées et les faire aboutir.

Une bonne partie de ces chansons sonnent comme si elles avaient été conçues pour des stades. Or vous aviez déjà la tournée des stades avec Mötley Crüe en ligne de mire au moment où vous travailliez sur cet album – même si elle a fini par être reportée. Comment la perspective de cette grosse tournée a influencé la composition ?

La tournée n’a pas tellement eu d’influence, mais le temps supplémentaire si. Nous n’aurions pas composé ces chansons si la pandémie n’avait pas eu lieu. Nous aurions peut-être composé uniquement deux chansons. Mais oui, il y a deux ou trois morceaux qui ont été conçus pour être des hymnes de stades. En fait, j’ai composé avec trois autres personnes. J’ai composé « Fire It Up » avec un gars qui s’appelle Sam Hollander, et la première chose qu’il a dite était : « Faisons un hymne qu’on pourrait jouer dans un stade » et ce n’était pas forcément pour Def Leppard. Pareil avec « Kick » [composé avec Dave Bassett] : nous voulions écrire une chanson qui serait à la croisée de « We Will Rock You », « Pour Some Sugar On Me », « I Love Rock ‘N’ Roll », ce type de chanson. Encore une fois, à l’origine, c’était prévu pour un autre artiste, mais quand je l’ai fait écouter à Joe, il était là : « Non, on doit la faire ! C’est parfait ! »

Joe a dit que tu essayes toujours d’écrire des hymnes, comme « Pour Some Sugar On Me » justement, mais que tu n’y arrives pas toujours. Est-ce que tu te mets dans un certain état d’esprit lorsque tu essayes ? Comment abordes-tu l’exercice ?

C’est très noir ou blanc. Soit ça marche, soit ça ne marche pas. Tu assembles tous les éléments, tu te dis : « Ok, ça peut fonctionner. » Je trouve que sur cet album, « Kick » et « Fire It Up » fonctionnent vraiment bien. Mais tu continues d’essayer. Comme je l’ai dit, tu sais instinctivement si c’est bon ou pas, si ça sonne super. Car quand tu composes ce genre de morceau, il y a deux tendances : soit on entend que tu forces les choses, soit il y a une intégrité qui transparaît, ça sonne vrai. Il est clair que « Kick » et « Fire It Up » sonnent authentiques, ces chansons ont une vraie intégrité. Ça s’entend quand quelqu’un fait ça pour les mauvaises raisons, or celles-ci ont été faites pour les bonnes raisons. Quand nous avons fait « Pour Some Sugar On Me », en l’occurrence, je ne suis même pas sûr que nous essayions de faire un hymne. Je pense que ça l’est devenu tout seul. « Pour Some Sugar On Me », à l’origine, était une sorte de chanson pop et c’est devenu ça. Mutt Lange composait les chansons avec nous et il a une super vision. Il savait si ça allait marcher ou pas. Il pensait que dans cet album, « Pour Some Sugar On Me » pourrait être la chanson la plus importante de Def Leppard, et il avait raison ! Il se trouve que c’était la dernière chanson que nous avions faite. Nous n’avions pas vraiment conscience de ce qu’elle allait devenir. Elle a commencé en étant très sirupeuse et pop, mais elle s’est transformée en cet énorme hymne rock influencé par le rap. C’était avant que le rap ne devienne du hip-hop, ça a apporté une autre couleur au morceau, avec ce chant à la croisée du rap et du rock. Nous n’avions jamais fait ça avant. Et puis la batterie a apporté un côté hymnique. Donc quand nous l’avons terminé, ça sonnait vraiment comme un hymne.

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« Je n’ai jamais vraiment souffert d’angoisse existentielle à l’adolescence. Certains de mes amis sortaient, brisaient des fenêtres et faisaient toutes ces choses parce qu’ils étaient adolescents, mais moi, je n’ai pas connu ça. Moi, j’avais une guitare. Ça m’aidait à me défouler et à gérer mes frustrations. »

Avec Diamond Star Holos, vous faites des clins d’œil à vos premières influences collectives. Le nom de l’album lui-même vient de « Bang A Gong (Get It On) de T. Rex et il est clair que le premier single « Kick » renvoie aussi à cette influence. Déjà sur votre précédent album, le sans-titre, vous mettiez en évidence vos premières influences. Est-ce une question de ne pas oublier d’où vous venez, surtout aujourd’hui, si loin dans votre carrière ?

Je ne pense pas. C’est juste que ça resurgit. Nous ne nous sommes pas rendu compte que cet album avait un fil rouge avant d’arriver à la moitié du processus. A ce moment-là, nous avons réalisé qu’il y avait énormément d’influences de cette époque, que ce soit Queen, évidemment T. Rex, Bowie et tout, et même Elton John et Pink Floyd, divers trucs du début des années 70. Je pense que ça nous manquait. C’est ce que nous aimions écouter. Il y a ce magnifique documentaire qui s’appelle 1971 et ça commence avec « What’s Going On » de Marvin Gaye, on y entend « Won’t Get Fooled Again » des Who et « Changes » de David Bowie », toutes ces chansons sorties cette année et qui ont été très influentes. Nous avons remarqué que ça commençait à ressortir dans notre musique pour je ne sais quelle raison. Cette époque quand nous avons été élevés ou baptisés par la musique a commencé à ressortir maintenant que nous avons la soixantaine, encore plus sur cet album que sur n’importe quel autre que nous avons fait.

Penses-tu que parfois il faut regarder en arrière pour aller de l’avant ?

Je pense qu’on devrait constamment regarder un peu partout, mais socialement, historiquement, rien ne change jamais vraiment, c’est toujours pareil. Le monde est comme une pièce de théâtre avec différents acteurs qui dure depuis un long moment. Donc socialement et musicalement, on observe différentes choses. C’est drôle, car j’ai regardé cet extraordinaire documentaire qui s’appelle Jazz par Ken Burns et qui couvre une période de cent ans en remontant jusqu’à La Nouvelle-Orléans et qui montre la trajectoire de cette musique, mais on voit des similitudes. Le jazz a atteint un plafond à un moment donné dans les années 70, et il n’a plus tellement évolué depuis. Donc tu regardes ça sur le plan historique et tu vois un peu la même chose se passer dans d’autres formes de musique. Donc tout est lié, mais crois absolument qu’on peut regarder l’histoire derrière soi tout en regardant devant.

Vois-tu tes héros différemment aujourd’hui, après plus de quarante ans de carrière, par rapport à l’époque où tu étais adolescent ?

Je pense que c’était différent. J’ai plus de respect pour les gens qui ont survécu à tout et en ressortent meilleurs qu’ils ne l’étaient. Quelqu’un comme Mick Jagger est extraordinairement focalisé. Les Rolling Stones ont plus de succès maintenant que jamais, parce qu’ils tournent, etc. D’un point de vue financier, ils gagnent tellement d’argent… Pas que ce soit une fin en soi, mais le fait qu’ils aient survécu à tout ça, que ça ne se soit pas écroulé, ça fait que j’ai encore plus de respect.

Peux-tu nous parler du jeune Phil Collen qui absorbait toute cette musique au début des années 70 ?

Il y avait une part d’évasion. C’était comme regarder Star Wars ou Alien, peu importe le film. Et c’était en partie couplé avec le côté créatif. Je ne me rendais pas compte que la composition et l’expression artistique étaient si importantes. Je voulais juste faire crier une guitare et faire tous ces bruits cool, jouer vite, me prendre pour Ritchie Blackmore et tout. C’était ça à l’origine, mais à mesure que je m’y intéressais davantage, je suis allé beaucoup plus loin que ça. Il y avait presque un côté spirituel. Quand on commence à créer des choses, on est là : « Ouah ! » Ça, pour moi, encore aujourd’hui, c’est vraiment excitant. J’apprécie même encore plus de composer maintenant qu’avant, parce que j’ai davantage de connaissances en la matière. J’ai appris et gagné en expérience. Il y a plein de choses dont je n’avais pas conscience au début. J’avais les yeux grands ouverts et j’étais influencé par toutes ces musiques extraordinaires. Joe avait une très bonne analogie. Fut un temps où on avait des postes de télé en noir et blanc, et à un moment donné la couleur est arrivée. Il a dit que c’est ce qu’il avait ressenti quand il a vu David Bowie pour la première fois. C’est exactement pareil pour moi : tout était en noir et blanc, puis dès que j’ai vu ça, c’était en couleurs et ça m’a vraiment excité.

« This Guitar » – qui est une chanson que tu as écrite il y a dix-sept ans – raconte ce que c’est de grandir avec une guitare entre les mains. Joe y chante : « Cette guitare m’a sauvé la vie. » Peux-tu nous en dire plus sur ta relation avec ta guitare ? Comment t’aurait-elle même sauvé la vie ?

C’est une métaphore pour tout ce qui est artistique : ça ne nous quitte jamais. C’est le fait que l’on peut avoir cette incroyable relation avec quelque chose. Je l’ai composée avec un ami [C. J. Vanston] qui est claviériste et il a la même expérience avec le piano, mais la guitare était un instrument plus cool et plus sexy, donc nous avons appelé la chanson « This Guitar » [petits rires]. Je n’ai jamais vraiment souffert d’angoisse existentielle à l’adolescence. Certains de mes amis sortaient, brisaient des fenêtres et faisaient toutes ces choses parce qu’ils étaient adolescents, mais moi, je n’ai pas connu ça. Moi, j’avais une guitare et ça m’aidait à me focaliser sur d’autres choses. Ça m’aidait à me défouler et à gérer mes frustrations. Donc oui, je dirais que ça a clairement changé ma vie, c’est certain. C’est un peu comme une extension de mon corps et de mon esprit. C’est constamment là, à tout moment, et ça ne me quitte jamais. Même si tu es frustré, tu fracasses ta guitare, tu peux la réparer, la reprendre, elle est toujours là. C’est comme un meilleur ami. Tu peux la maltraiter. Tu peux l’ignorer. Tu peux faire toutes sortes de choses horribles, mais elle est toujours là pour toi. Je pense que c’est ce qui est très important avec ça, et c’est vraiment ce dont parle la chanson, c’est inconditionnel.

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« Même si tu es frustré, tu fracasses ta guitare, tu peux la réparer, la reprendre, elle est toujours là. C’est comme un meilleur ami. Tu peux la maltraiter. Tu peux l’ignorer. Tu peux faire toutes sortes de choses horribles, mais elle est toujours là pour toi. »

« U Rok Mi » et « Open Your Eyes” sont des chansons très groovy sur lesquelles la basse de Rick Savage est joliment valorisée. D’ailleurs, il s’est révélé en véritable grooveur au fil du temps – surtout sur les deux ou trois derniers albums. Trouves-tu qu’il ait été un peu ignoré par le passé, en particulier dans les années 80 ?

Je trouve que sur cet album, tout le monde a pu exceller. Quelque chose de drôle s’est passé avec Rick Savage, d’ailleurs. Il était coincé chez lui à Sheffield – il vit à Sheffield, je suis en Californie – et il n’avait pas toutes ses basses. Je me souviens quand il a commencé à jouer la basse sur l’album, j’ai dit : « Ouah, c’est quoi ça ? Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce qui est différent ? » Il a dit : « J’ai juste utilisé ma vieille Fender Precision qui était dans le placard. » Il l’avait sortie du placard et accordée, et elle avait une autre dynamique et une autre énergie. Ce n’est pas un instrument qu’il aurait utilisé en temps normal, mais avec, il avait ce… En fait, je lui ai dit : « Je trouve que c’est le meilleur son qu’on ait jamais eu sur un album de Def Leppard. Ton jeu est incroyable. » Je pense que ça vient de là, tout simplement. Pour tout le monde, ce n’était pas quelque chose que nous faisons habituellement, c’est quelque chose qui était une nécessité. Il fallait jouer en y mettant plus de soi, par opposition au fait d’être posé en studio et d’être tous là à jouer, maintenant c’est au tour de la basse, maintenant c’est la guitare, etc. Cet album était beaucoup plus personnel du fait que nous étions seuls chacun dans notre coin. Il y a une autre histoire : sur « This Guitar », il y a une guitare acoustique douze cordes et Rick Savage a joué ça aussi. Ses doigts saignaient. Il a joué toute la journée, genre douze heures, pour que cette partie soit comme il faut. Si nous avions été en studio ensemble, ça ne serait pas arrivé, parce que tout le monde aurait été là : « On doit faire du chant » ou « On doit faire autre chose », mais vu qu’il était chez lui, moi j’étais en train de jouer de la guitare sur une autre chanson, Joe était en train de chanter, il avait le droit de jouer jusqu’à ce que ses doigts saignent et il a ensuite envoyé ça à Ronan McHugh. Tu obtiens cent pour cent de lui, alors que ça n’aurait pas été possible autrement. Je pense que certainement, à la basse, on a une nouvelle version de Rick Savage qui, si nous avions été en studio, n’aurait pas été là.

Tu es un grand fan de Prince : est-ce qu’il a pu un peu déteindre sur toi ?

Je ne sais pas. J’ai toujours voulu mettre du Prince dans notre musique. Ça vient au travers de la composition. Je suis vraiment un énorme fan. J’en écoutais hier, d’ailleurs. Donc ça ressort et ça influence un peu les chansons. Donc oui, peut-être. Peut-être que ça s’imprègne chez les autres aussi.

Tu avais composé « Man Enough » sur l’album précédent à la basse et « Open Your Eyes », encore une fois, est basé sur un riff de basse. Est-ce que ça veut dire que, même si c’est ton instrument de prédilection, tu ne composes pas forcément à la guitare ?

Oh non, je compose sur toutes sortes d’instruments. L’histoire de cette chanson en particulier, « Open Your Eyes », c’est que comme on était en pleine pandémie, je me suis procuré une nouvelle basse sur amazon.com. En fait, je l’ai composé avec ça, parce que c’était un peu un nouveau jouet et je m’entraînais pas mal à la basse durant l’été, juste pour m’amuser. Voilà ce qui en est ressorti !

Vous allez bientôt partir en tournée avec Mötley Crüe, Poison et Joan Jett. Selon toi, qu’est-ce que ça dit du classic rock et hard rock des années 80 que vous soyez toujours en mesure de faire des tournées aussi énormes en 2022 ?

Je trouve qu’il y a un manque de rock en live à grande échelle. Il n’y en a plus tellement et beaucoup de groupes sont fatigués et n’existent plus vraiment, et quand effectivement on les voit, ce n’est pas très amusant. Pour moi, cette tournée est une célébration. On verra, parce que nous n’avons fait encore aucun concert, mais je pense que ce sera assez génial. Je pense que c’est quelque chose que les gens attendent de voir depuis des années et c’est ce que nous allons leur proposer. Nous sommes prêts, car nous sommes en train de répéter en ce moment et ça sonne extraordinairement bien. Nous avons hâte d’y aller et de partager ça avec d’autres gens. Nous avons mis en vente les places pour de nouvelles dates au Canada, à Edmonton par exemple, et nous avons vendu quarante-deux mille tickets en un weekend. Ça montre bien que ces groupes n’ont pas perdu en pertinence !

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« Si les groupes n’ont plus rien d’autre à dire ou à offrir, ils peuvent prendre leur retraite, il n’y a pas de problème, mais ce n’est pas notre cas. »

Mötley Crüe et Poison sont deux des plus gros groupes de hair metal des années 80. N’avez-vous pas peur de raviver cette fausse idée comme quoi Def Leppard viendrait de cette scène ? Ou penses-tu que les gens comprennent aujourd’hui quel genre de groupe est Def Leppard ?

Ils peuvent nous qualifier de ce qu’ils veulent. Ça ne me pose pas de problème. Il y avait une autre appellation, la New Wave Of British Heavy Metal, et on nous a aussi mis là-dedans alors que nous n’avions pas l’impression d’en faire partie, mais si les gens ont envie de dire ça, eh, pas de souci, c’est cool [rires]. C’était pareil avec le Rock And Roll Hall Of Fame. Les gens étaient vraiment furieux que nous n’ayons pas été intronisés avant, mais nous nous en fichons. Pour nous c’était : « Si on est intronisés, super. Sinon, super aussi. » Nous faisons juste remarquer que nous n’avons jamais vraiment fait partie de tel ou tel mouvement. Nous faisons partie de notre propre mouvement qui consiste à faire de la musique à la Def Leppard, avec de la substance et tout. Mais si quelqu’un d’autre a envie de dire ça, super ! Ça nous irritait légèrement dans le passé qu’on nous case là-dedans, mais quand on regarde le monde aujourd’hui, tout le monde adore les compartiments. Surtout ici aux Etats-Unis, tout le monde est rangé dans des cases. C’est pratique pour le marketing ou je ne sais quoi. Je comprends pourquoi ils font ça, mais je pense qu’avec l’expérience, on arrête de s’en soucier. Ça ne me préoccupe plus.

Ces dix dernières années, on a vu énormément de groupes annoncer leurs adieux : Scorpions, Judas Priest, Mötley Crüe, Black Sabbath et maintenant Whitesnake, et la plupart ont fini par revenir – Mötley Crüe étant un bon exemple. Avez-vous déjà songé à arrêter ou avez-vous appris de vos pairs qui n’arrivent pas à s’en tenir à leurs adieux ?

Je pense que nous voulons être comme les Rolling Stones. Ils n’ont jamais annoncé faire une tournée d’adieux, jusqu’à ce que ça arrive. Je ne sais même pas s’ils le diront. Enfin, probablement parce que… Charlie Watts avait quatre-vingt-un ans quand il est mort. Donc peut-être bien, mais c’est notre référence. Je préfèrerais être les Rolling Stones que tous les groupes que tu as mentionnés, Judas Priest, Whitesnale, Scorpions… Nous ne ferons jamais ça. Et puis, nous avons encore tellement à offrir. Si les groupes n’ont plus rien d’autre à dire ou à offrir, ils peuvent prendre leur retraite, il n’y a pas de problème, mais ce n’est pas notre cas. Nous avons encore beaucoup de choses à dire, nous avons de la nouvelle musique, nous avons de meilleures tournées à proposer, nous sommes de meilleurs musiciens, le jeu entre nous est meilleur qu’il n’a jamais été. A chaque fois que nous allons en répétition, je suis stupéfait. La voix de Joe n’a jamais sonné aussi bien, c’est extraordinaire. Je n’ai jamais entendu Rick Allen jouer aussi bien de la batterie. C’est incroyable, donc nous voulons partager ça. Tant que nous continuerons à faire ça et à élever le niveau, nous ne serons absolument pas près de prendre notre retraite voire de songer à cette idée. Le fait de garder la forme et de prendre soin de sa santé est un facteur important aussi. Ça veut dire qu’on peut continuer et en faire plus.

Cette année est un anniversaire important pour toi : ça fait quarante ans que tu as intégré Def Leppard, en 1982 durant l’enregistrement de l’album Pyromania. Quels sont les souvenirs que tu gardes de tes premiers pas dans le groupe ?

Je me souviens de la pièce où nous l’avons enregistré. J’y avais déjà enregistré avec mon ancien groupe Girl, c’était la même pièce, mais le studio avait un autre nom à l’époque, c’était les studios Morgan puis c’est devenu les studios Battery. J’y suis d’ailleurs allé avec la même guitare que j’ai utilisée deux ans auparavant, j’ai branché mon Marshall et puis j’ai joué le solo de « Stagefright », puis celui de « Photograph »… Mais je me souviens de la pièce et comment ça sonnait, comme c’était super d’être assis à côté de Mutt Lange et à quel point il nous inspirait à faire ce super album. J’ai donc des souvenirs très clairs. Je me souviens bien comment les chansons sonnaient, elles étaient vraiment super et c’était tellement amusant de jouer dessus. Je n’ai écrit aucune chanson, évidemment, car elles étaient déjà écrites et les guitares rythmiques étaient faites. Je suis juste venu pour faire les parties lead de guitare et chanter des chœurs, mais je me suis vraiment bien amusé. Nous n’avons jamais arrêté à partir de ce moment-là. Dès que cet album est sorti, nous étions constamment occupés et ça ne s’est jamais arrêté. C’était vraiment excitant à cet égard. C’était comme appuyer sur le bouton « play », et boum, tout s’est accéléré.

Comment voyais-tu Def Leppard avant de les rejoindre ?

Je les adorais. J’adorais ce qu’ils faisaient. Ils n’avaient pas encore trouvé leur son, le son du groupe, ils cherchaient encore leur identité. Pyromania leur a plus ou moins permis de la trouver, mais je pense que quand nous avons fait Hysteria, c’était ça l’identité du groupe. C’était évidemment le plus gros album que nous ayons fait, mais tout d’un coup, ce son a influencé d’autres groupes. Le chant, les contre-mélodies, la batterie, etc. tout dans cet album avait quelque chose de spécial. Je pense que c’est là que le déclic s’est produit.

Hysteria était justement ton véritable premier album avec le groupe, et c’est le plus gros succès de Def Leppard. Penses-tu que tu étais l’ingrédient manquant ?

Ça a certainement fait une différence quand je suis arrivé, car mon chant était différent dans les chœurs et mon jeu de guitare était différent. Ça a clairement apporté un ingrédient différent et ça fonctionnait bien avec le reste du groupe. Un groupe est ce qu’il est seulement quand ses membres sont ensemble. Je n’ai pas débarqué en disant : « Je vais jouer ce style de guitare plus agressif. » Le style de Steve [Clark] et le mien se mélangeaient bien, ainsi que notre chant et notre façon d’interagir. Encore aujourd’hui, nous interagissons beaucoup dans le groupe, et même encore plus qu’à l’époque, et c’est vraiment ce qui est excitant. Donc oui, je suppose qu’il y avait un ingrédient qui avait besoin d’être là.

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« Nous devons prendre soin de Def Leppard et nous assurer que tout ce que nous faisons pour ce groupe est sacré. Nous ne pouvons pas être trop expérimentaux. »

Cette année marque un autre anniversaire : les trente ans de l’album Adrenalize. Non seulement vous deviez donner suite à Hysteria, mais c’était aussi une époque de grands changements : Mutt Lange n’était plus votre producteur, Steve Clark venait de mourir, vous entriez dans les années 90 qui ont chamboulé la scène rock… Quel était votre état d’esprit à l’époque ? N’était-ce pas presque effrayant ?

Pas effrayant. Je pense que c’était bouleversant plus qu’autre chose. Avec la mort de Steve, nous avions perdu un membre de la famille. Littéralement, je me souviens songer, non pas à arrêter, mais si nous pouvions continuer en tant que groupe. Nous étions mal à l’aise. Nous avions perdu quelqu’un. Il m’a fallu au moins un an pour ne serait-ce qu’envisager de faire quelque chose sans Steve. Oui, c’était un peu bizarre, mais je pense que la vie est ainsi faite. Je veux dire que l’album précédent était lui-même bizarre quand Rick a eu son accident. C’était vraiment horrible, genre : « Qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce que Rick va faire ? » C’est ce qui arrive tout le temps dans la vie. Donc je pense qu’on peut apprendre à accepter ce genre de choses étranges, car c’est constant et il y en aura toujours : la guerre en Ukraine, la pandémie, tous ces trucs de dingue qu’on ne voit pas venir, ça arrive constamment. Il faut juste s’y préparer. Mais émotionnellement, c’était très étrange d’écouter les démos que Steve avait enregistrées, car j’avais l’impression d’écouter un fantôme. Je pouvais l’entendre sortir des haut-parleurs, il était là, genre : « Ouah, voilà Steve ! » mais il n’était pas là. C’était seulement son fantôme, sa partie de guitare. C’était vraiment perturbant, je dois dire, et c’est pourquoi j’ai dû apprendre ses parties et les jouer. D’un autre côté, je voyais aussi ça comme un hommage à Steve. Je me disais : « Je vais jouer ma partie, et maintenant je vais jouer la partie de Steve, je vais lui faire honneur, je vais faire comme si nous jouions tous les deux, même si je fais sa partie à sa place. » C’était mon meilleur ami. C’était une expérience vraiment étrange, mais quand l’album est sorti, il sonnait super bien, donc j’en étais content.

Pourquoi avez-vous arrêté de travailler avec Mutt Lange en tant que producteur à ce moment-là ?

En fait, il a travaillé avec nous sur cet album : il a chanté les chœurs et a composé les chansons avec nous. Donc il était clairement impliqué, mais Mutt est devenu très occupé et ça prend beaucoup de temps. Quand on travaille avec Mutt, c’est comme un puzzle géant. On essaye de trouver l’identité de chaque album. Donc Mutt était très occupé et nous aussi. C’est tout. Nous avons retravaillé avec lui sur l’album Euphoria. Il est venu et nous avons composé quelques chansons et il chante dessus ; lui et moi avons composé la chanson « Promises » ensemble. Il fait encore vraiment partie de l’entourage du groupe.

Comment Def Leppard a-t-il vécu l’arrivée des années 90 et la percée du grunge ? Je veux dire que beaucoup de groupes des années 80 ont eu du mal à s’en remettre…

Nous avions toujours un but. C’était un peu dur au début, car on nous avait mis dans le même panier que tous ces groupes, comme tu l’as dit… Enfin, pas tellement ceux que tu as mentionnés, mais ceux qui sont venus après Poison et Mötley Crüe, les autres groupes qui n’étaient pas aussi bons que ces derniers. Et c’est la raison pour laquelle le grunge a eu du succès, à cause de tous ces affreux groupes qui n’étaient que des copies et des groupes de karaoké. On nous a donc associés à ça, mais pas de souci. Nous avons fait l’album Slang, puis Euphoria, et nous avons continué, et le groupe est plus gros aujourd’hui qu’il n’a jamais été. Il faut juste poursuivre sa route. Il faut croire et avoir foi en son propre effort artistique.

Diamond Star Halos sort sept ans après le sans-titre, qui lui-même était sorti sept ans après Songs From The Sparkle Lounge. Cependant, vous n’avez jamais été le genre de groupe à débiter des albums tous les deux ans, y compris dans les années 80, même si c’était parfois les circonstances qui voulaient ça. Penses-tu que prendre le temps entre les albums en fait plus des événements quand ils sortent ?

Oui, je le pense. Ceci étant dit, nous avons quinze chansons sur ce nouvel album à cause de la pandémie, évidemment. Il nous reste même des chansons qui ne sont pas dessus. C’est la toute première fois qu’il nous reste des chansons. Nous avons terminé une autre chanson qui sonne super. Elle aurait dû être dessus, mais nous avons manqué de temps, et il y en avait trois autres en cours de travail. Je pense que le processus va un peu s’accélérer. J’enregistre tous mes trucs sur cet ordinateur avec lequel je te parle, c’est mon studio, ça facilite les choses et donc je vais enregistrer en tournée. Donc je suis sûr que nous allons faire beaucoup plus de choses cette fois.

C’est tout pour moi. Je te remercie et j’espère qu’on vous reverra bientôt en Europe et en France !

Moi aussi ! Nous songeons à venir l’été prochain. Juste une histoire amusante par rapport à ton t-shirt de Rush : hier en répétition, Joe a joué sur une guitare acoustique tout ce dont il se souvenait de « 2112 ». C’était génial. Il a joué presque toutes les différentes parties, y compris les leads d’Alex Lifeson, à la guitare acoustique. Ça nous a vraiment éclatés [rires].

A quand un album de rock progressif de la part de Def Leppard ?

Nous ne ferons pas ça. C’est à ça que servent les autres groupes – Delta Deep, Down ‘n’ Outz, Last In Line –, à faire tout ce qui nous démange et qui ne cadre pas avec le groupe. Def Leppard est un peu plus sacré. Nous devons le nourrir et le traiter comme une entité vivante qui respire, donc nous devons en prendre soin et nous assurer que tout ce que nous faisons pour Def Leppard est sacré. Nous ne pouvons pas être trop expérimentaux. Autant cet album a pas mal d’expérimentations, autant nous ne pouvons pas non plus aller trop loin. Hysteria était un peu progressif, mais ça restait dans les paramètres du groupe. Dans Man Raze on retrouve des morceaux reggae, nous ne pourrions pas faire ça dans Def Leppard. Viv a Last In Line qui sonne un peu metal, nous ne pourrions pas faire ça non plus. On retrouve certains éléments, mais nous ne pouvons pas aller trop loin.

Interview réalisée par téléphone le 24 mai 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Kevin Nixon (1), Anton Corbijn (2 & 6) & Nicolas Gricourt (3 & 5).

Site officiel de Def Leppard : www.defleppard.com

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Def Leppard : pas prêt de raccrocher les guitares ! – RADIO METAL